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La Sainte Victoire

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Avec cette « comédie politique », François Favrat traite à nouveau de la fascination. Un thème qui, peu à peu, en dépit d’un juste casting, se retourne contre lui.

Drôle de binz. Chaque auteur, on le sait, est hanté à la base par deux, trois thèmes récurrents, obsessions qu’il tricote et détricote à l’envi, histoire de construire une œuvre in fine. Ainsi, il faudrait être aveugle – François Favrat étant homme d’images – pour ne pas remarquer que ce qui travaille l’auteur de cette Sainte Victoire est la fascination (d’une personne pour une autre). Confer, en 2004, Le rôle de sa vie, sous influence Mankiewicz (Eve, lève toi !), avec Karin Viard et Agnès Jaoui. Rebelote aujourd’hui avec La Sainte Victoire, second long métrage qui, entre autres, s’appuie sur l’attraction (sociale, mais non sensuelle) d’un jeune loulou ambitieux pour un grand bourgeois. Et vice-versa.

Bonne idée ! Au travers de cette relation complexe – amitié, intérêt, méfiance, trahison – Favrat tente la fable politique – l’un va aider l’autre à se faire élire maire – tout en interrogeant quelques notions assez peu fréquentes de nos jours dans le cinéma français. A savoir l’engagement (versus la compromission) et la réussite (versus l’intégrité). Le hic, c’est que Favrat, scénariste et réalisateur consciencieux, se laisse vite rattraper par son petit pêché mignon : la fascination, tiens donc… Celle-là même qu’exercent sur lui, pour le coup, les classiques du genre, thrillers politiques américains bâtis en général sur une « success story » provisoire et menacée, avec voix off, genèse dans un quartier pauvre, puis décors colorés et grandioses, etc. De fait, il y va littéralement le garçon ! Un peu trop.

"French paradox"


Certes, le jeu gouailleur, nerveux, bling bling quoique inquiet de Clovis Cornillac s’adapte assez bien à ces codes plus ou moins urbains. La ville et la vie comme autant de scènes, de représentations : c’est du nanan pour un Cornillac issu du théâtre ! Idem pour l’excellence des seconds rôles (la palme à Valérie Benguigui et Sami Bouajila, justes, graves, touchants ; mention spéciale à Vimala Pons, jeune première d’une vivacité assez rare). On est un peu plus dubitatif, en revanche, face à Christian Clavier (député-maire de gauche, si, si). Plus sobre que d’habitude, pourtant. Mais à travers lui, peut-être à son corps défendant, se joue quand même tout un pan de l’histoire du cinéma populaire français. Un rien… étranger à la noire tension, ambiguë, épique, du thriller made in USA. Ce n’est pas que l’on soit tenté de rire ou de pouffer à sa seule vue, c’est juste que ses lunettes arrondies, sa veste de velours marron et le grain assez pauvre de l’image nous plongent plutôt dans l’esthétique du cinoche familial des années 70. Voire du téléfilm du samedi soir de France 3.

De fait, ce « french paradox » est assez emblématique de cette Sainte Victoire écartelée, donc maladroite (et un peu ennuyeuse). D’un côté, cette volonté de coller à un imaginaire que l’on admire, quitte à accumuler les clichés (la scène d’ouverture pour expliquer la soif de réussite du personnage de Cornillac, houla…). De l’autre, cette peur probable, ce complexe, ou peut-être ce sursaut identitaire, qui freinent l’élan, l’atomisent. Ce n’est sans doute pas un hasard, au fond, si le ton choisi pour traiter ce sujet somme toute ambitieux, sérieux, est celui de la comédie (souvent bonhomme et lissante), plutôt que celui de la satire (autrement plus cinglante et venimeuse, donc politique). La véritable « Sainte Victoire » de François Favrat, à l’avenir, serait d’oser s’affirmer davantage. Quelle que soit l’option choisie, son travail y gagnerait en rythme, en clarté. Et sans doute en personnalité.

Titre original : La Sainte Victoire

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Durée : 95 mn


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