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J+3 Séries Mania

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Troisième journée du festival au Forum des Images. Au programme: conférence de philo et ciné-concert.

La philo selon… Breaking Bad


Mercredi 13 avril
: à 18h30, la série Breaking Bad est passée à la moulinette de la philosophie dans une conférence orchestrée par Thibault de Saint Maurice, professeur de philo et auteur de Philosophie en Séries. A la traditionnelle grille de lecture politico-sociologique des séries télévisées, de Sainte Maurice lui accole une lecture philosophique et morale, accompagné en sa tâche par le grand philosophe de l’amoralité et du nihilisme : Nietzsche.

Certes Breaking Bad est un regard pertinent sur la société américaine contemporaine, en l’occurrence les problèmes de la classe moyenne paupérisée et les questions de sécurité sociale. Mais à travers l’histoire de ce pauvre Walter White, prof de chimie quinquagénaire atteint d’un cancer incurable, la série créée par Vince Gilligan est une profonde réflexion sur le corps, notre rapport à la morale et, on ose même le dire, la question du Bien et du Mal. Les enjeux philosphiques et métaphysiques de Breaking Bad sont présents dans les quatre premières minutes du pilote, ce flash forward trois semaines après l’annonce du cancer. Dans cette courte introduction, s’accumulent les clefs de lecture.

Le désert est le lieu du délit, c’est un espace paradoxal sans repères où toutes nos valeurs éthiques et morales sont suspendues. Le lieu même de la nudité et de la lutte pour la survie. C’est dans ce désert qu’un corps fait son apparition. Ce corps ridicule, pâle et pas très musclé, aux antipodes du culte de la force hollywoodienne est pourtant le moteur du récit. Ce sont ses différents états qui vont guider les avancées narratives et psychologiques de la série. On rejoint déjà Nietzsche et sa pensée du corps humain comme seule réalité valable. Breaking Bad est une série sur le corps et sa maitrise : Walter est atteint d’un mal incurable, son fils n’a pas le contrôle de ses jambes et sa femme est enceinte (elle referme un processus génétique sur lequel elle n’a aucune prise). L’enjeu pour Walter est donc de retrouver la maitrise et la dignité de son corps, instrument de pouvoir. La confession que fait Walter face caméra fait bien état de son refus de la responsabilité, de la culpabilité et encore moins de la morale. Il fait ce qu’il fait parce qu’il le faut. Limpide. En l’espace de quelques minutes, Walt retrouve des prémisses de sa force corporelle avec sa posture finale en slip, le pistolet face à la route et au vide dans un pastiche de duel de western comme symbole de sa puissance retrouvée.

Par delà le Bien et le Mal

La question des valeurs, de notre rapport et celui des personnages à la morale est le cœur même de Breaking Bad, précisément parce que ce n’est pas une série morale. A aucun moment, Walter ne se sent coupable ou même reponsable de quoi que ce soit. Il fabrique et vend certes des drogues dures, a tué ou laissé tuer plusieurs personnes mais ne semble atteint d’un aucun remords ou regret. Il s’est éveillé comme il l’annonce à son partenaire Jessy pour lui expliquer sa nouvelle vie. Il est libre et à en croire Nietzsche il s’est précisément liberé car plus gouverné par la peur et le ressentiment. Walt est affranchi des contraintes sociales et morales. Comme l’écrit le philosophe allemand : « il faut détruire la morale pour libérer la vie ».
Walter est malade mais le mal qui le ronge est-il le cancer ou plutôt ce « balai dans le cul » qui fait de cet étudiant brillant et prometteur en prof d’une banalité confondante ? Aucune place chez Walt pour le scrupule, Breaking Bad dépasse le mal dans une mise en scène assez convaincante du concept de la Volonté de puissance. La vie étant volonté de puissance, Walt en fait l’expérience en vivant par tous les moyens et agit en fonction de tous les moyens. L’expression que l’on traduit communément par « mal tourner » peut être aussi prise au sens littéral par « casser le mal », le concept de l’acte mauvais et le dépasser.

 

Focus sur… le Ciné-Concert du festival Séries Mania

21h, mercredi. La salle de cinéma projette la série culte Le Prisonnier (The Prisoner) sur un écran géant avec, en bas à droite, une table de mixage et des instruments de musique. Les deux artistes, NeirdA & Z3ro, font leur entrée discrètement, humblement, doucement. L’épisode pilote commence, la musique aussi. Le concept est simple : jouer de la musique en s’adaptant au rythme du film. C’est en mêlant images et sons que l’action évolue, laissant bouché bée celui ou celle qui tend l’oreille, ouvre grand les yeux…

Talent. Non seulement les deux musiciens sont extrêmement doués, mais leurs sonorités électro s’accordent parfaitement à la série britannique, portée par le défunt acteur Patrick McGoohan. Le Ciné-Concert est une pratique ancienne, souvent organisé lors de projections de films muets. Dans cette tradition et en laissant passer parmi les sons des brides de dialogues issus du film, ce mix entre série et musique joue la carte de l’originalité. Les paroles des personnages s’intègrent sans gêne aux sonorités mais en plus, les deux artistes s’effacent totalement derrière les images, réussissant une performance sonore de qualité, finement orchestrée, époustouflante.

Résidence Théâtre Garonne

 

50 minutes. En moins d’une heure, on tremble, on s’agite, on s’emporte dans l’action de la série. Cette création autour de la musique donne à voir une série revisitée où les artistes donnent le La aux différentes séquences de l’épisode, à savoir le problème posé : l’action du personnage central, un agent secret britannique qui démissionne, son arrivée au « Village » où les hommes n’ont pas de nom mais un numéro, et sa volonté de résister, de fuir, de s’opposer à ce monde sous contrôle vidéo – Big Brother is watching you.

Adéquation. À mi-chemin entre le début du festival Séries Mania et la fin, ce Ciné-Concert innove, forme une bulle musicale dans la riche programmation de séries proposées au public. Bonne idée !

Du lundi 11 avril au dimanche 17 avril 2011, la rédaction d’Il était une fois le cinéma est présente tout au long de l’événement.

Retrouvez nos précédents articles sur la deuxième édition de Séries Mania:
J+2 Séries Mania
J+1 Séries Mania: Un état du monde et… des séries?
Festival Séries Mania

 


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