Flandres

Article écrit par

Demester. Singulier prénom. Consonance guerrière. Imposant jeune homme au regard étrangement vide. Solitude du Paysan. Quotidien morne d´un propriétaire terrien. Près de lui, des vaches, un tracteur et une amie d´enfance, Barbe. Fidélité ambiguë, jeune Marie-couche-toi-là provinciale. Il l´aime éperdument, discrètement, l´observe souvent en fronçant les sourcils. Pour se pardonner, pour se racheter une bonne […]

Demester. Singulier prénom. Consonance guerrière. Imposant jeune homme au regard étrangement vide. Solitude du Paysan. Quotidien morne d´un propriétaire terrien. Près de lui, des vaches, un tracteur et une amie d´enfance, Barbe. Fidélité ambiguë, jeune Marie-couche-toi-là provinciale. Il l´aime éperdument, discrètement, l´observe souvent en fronçant les sourcils. Pour se pardonner, pour se racheter une bonne conduite, elle accepte de s´offrir à lui. Machinalement, quotidiennement, gentiment…l´amour est à réinventer, Barbe et Demester en sont conscients. Un jour, il part à la guerre. Solitude de l´être aimée, réflexion attentive sur un vide absolu. De l´autre côté de la mer, l´horreur ineffable pointe son bout du nez. Demester subit la colère du chaos, ramasse les miettes de l´épouvante et massacre sa générosité. Le retour sera fatal.

Flandres est tout simplement intense. OEuvre glaciale qui sonde le présent afin de mieux façonner le futur. Avenir quasi énigmatique qui plonge nos deux personnages dans un vent de panique. Quelque fois, la nature les rattrape, les enivrant d´une puissance bestiale qui leur permet de tenir le coup. Résistance du poids, celui de Demester, de son corps massif sur la beauté fragile de Barbe. La plume peine à poser ses envies. Réaction étrange. Fuite vers d´autres amants de passage. Fausse tromperie. Ampleur d´une instabilité, d´une incommunicabilité, Barbe jette la morale aux orties et continue sur sa lancée. Le résultat est transcendant.

<< Et nos étreintes, nos sales luttes de chiffonniers, et cette entente de complices que nous retrouvions le soir, sur la paillasse, dans un coin de notre roulotte, après nos coups. J´ai aimé ton monde noir, ton audace, ta révolte, ta connivence avec l´horreur et la mort, ta rage de tout détruire >>. Quelques vérités extraites de Médée de Jean Anouilh. Frappante similitude avec Barbe la révoltée. Dumont poursuit cette quête de la perfection. Concessions nombreuses pour apprécier une oeuvre intelligente. Rénover le regard, corps mouillés, morale déboussolée. Dumont, avec Flandres, emmène la logique vers des contrées mystérieuses et dangereuses. Très vite, l´originalité des plans nous brutalise. Loin des poussières, loin des habitudes, on tente de se retrancher, de respirer malgré les coups répétés du peintre. Très vite, on est happé par la sauvagerie silencieuse de Demester, par l´inexplicable comportement de Barbe, par la rudesse des paysages filmés. Dumont aime le public même si pour cela il choisit de le désarçonner, de lui enlever tout anticorps afin qu´il se retrouve dans une forme de réflexion intense. Intelligence du cinéma. Respect de l´autre. Hauteur des sentiments. Vouloir comprendre, c´est accepter l´autre. N´ayez pas peur d´emprunter le chemin que Dumont vous propose, il est parsemé de belles idées.

Réalisateur aussi étrange que ses films, que ses personnages, que la vie en somme. Quatre films, une oeuvre fondamentale qui se crée au détriment du formatage ambiant et désuet que le cinéma français subit depuis quelques années. Quelques thèmes ici et là qui s´éparpillent dans des histoires assez courtes sur le papier mais qui se déploient à une allure vertigineuse. En formule 1, on appellerait cela une pole position. Dumont pose quelques fils conducteurs sur des images fermes, un cinéma noyé dans un tourbillon de couleurs, d´harmonie et de brillance. Éclat du sentiment humain, médiocrité et bassesse, sexualité débridée, dépression constante et recherche de l´extase. Entre La Vie de Jésus (réalisé en 1997) et Flandres, près d´une décennie s´est écoulée. Maturité du pinceau, de la mise en propos, d´un cinéma qui ne se fige plus. Constante envie de se renouveler, de repartir à l´aventure en ayant cette même idée, créer du sublime.

Titre original : Flandres

Réalisateur :

Acteurs : , , , , ,

Année :

Genre :

Durée : 91 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..