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Festival Fantastique de Bruxelles 2007

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Compte rendu du Festival du Film Fantastique de Bruxelles (BIFFF) de 2007.

Les festivals de films fantastiques ont cette grande qualité de proposer des films inédits, qui ne sortiront jamais en salle et feront grand plaisir aux festivaliers. En revanche, qui dit film fantastique dit sueur froide, hémoglobine, monstre, gore, sexe pathologique, psychopathe, survival, vengeance, maison hantée, fantômes, etc etc.

Lorsque nous voyons un drame intimiste, nous refusons d’assister à des séquences comiques avec des explosions à la Die Hard. Un genre, quel qu’il soit, comédie, aventure, policier ou horreur, doit répondre à des figures imposées, sans que celles-ci s’inscrivent dans un schéma ultra balisé. Un film policier sans flics ou un film d’aventure sans cascades est difficile à mettre en place sur 90 minutes. Certains réalisateurs parviennent à emprunter des éléments de tel genre pour les détourner et se les approprier, William Friedkin dans Le Convoi de la peur utilisant les codes du film d’aventure pour faire glisser son film sur le terrain du fantastique, Guillermo Del Toro dans L’Echine du diable s’appropriant le film de fantômes pour livrer un conte métaphorique sur l’innocence de l’enfance sur fond de franquisme.

Ainsi, si l’on excepte les films fantastiques rentre-dedans et respectueux du genre, il y a deux catégories de métrages qui échouent à fonctionner sur le terrain de la peur, de la manipulation et de l’identification. Car si le spectateur ne parvient pas à s’immerger dans l’espace diégétique du film, il n’a aucune chance d’éprouver le calvaire des protagonistes, et sortira de la séance en se demandant la raison de ce film en sélection et ce dans un festival de film fantastique. La faute à des intrigues non extraordinaires ou à des histoires vues des centaines de fois. Heureusement des petits bouts de pelloches remontent le niveau et prouvent qu’avec du talent et de l’imagination, il n’est pas nécessaire d’avoir un gros budget pour construire un film digne de ce nom.

Le social, les flics et les Adolescents

Il est difficile de reprocher aux programmateurs d’un festival certains films de leur sélection, tant le nombre proposé est parfois excessivement élevé. Il n’empêche que l’on se demande toujours pourquoi tel ou tel film est présent dans un festival fantastique. La Sconosciuta en fait parti.

Réalisé par un homme plus porté sur les mélodrames et les bluettes, Giuseppe – Cinema Paradiso – Tornatore explore sous couvert d’un thriller, le monde de la prostitution et de l’adoption illégale. Son histoire n’effleurant jamais les lisières du fantastique, Tornatore aborde son sujet avec le plus grand sérieux, quitte parfois à verser dans le pathos. Cela en est d’autant plus dommageable que la première demi-heure est très prometteuse. La scène d’introduction, avec ses femmes masquées qui se dénudent sous le regard d’acheteurs, est à rapprocher d’Eyes Wide Shut et de Peeping Tom. Puis Tornatore ponctue les actions de son héroïne (Irina) par des flashs nous montrant des corps malmenés, souffrants et en sueur. Flashs d’autant plus violents que les images sont floues & impalpables.

Le spectateur espère alors subir un film qui s’annonce glauque et sans concessions. Peine perdue. L’histoire se ramollit rapidement, se perd parmi ses personnages qui ont tous quelque chose à dire sans que l’on s’en préoccupe. La nature du cinéaste revient au galop, Tornatore s’attardant sur les visages meurtris de ses personnages et isolant au fil de l’intrigue son protagoniste, à qui la vie n’a jamais fait de cadeau. La dernière demi-heure est insupportable : Irina, prise au piège, doit justifier ses actes face au juge d’instruction, prostitution, accouchement, vente de l’enfant, etc. Nous sommes à ce moment en plein plébiscite pour les familles d’accueil, où la justice aura le dernier mot, et où à la fin tout se terminera bien. Du tout bon pour la case sociale de France 2.

Un festival n’est pas digne de son nom sans avoir dans sa sélection l’inévitable film pour ado. Tout le monde connaît les Scream, les Scary Movies et autres rigolades de bon goût qui ont pour mérite de prendre le spectateur pour un idiot sans avoir à s’en cacher. Reste que ces séries ont fait plus de mal au genre qu’autre chose. Oublions donc cette fin des années 90 qui a ridiculisé le film fantastique et remercions au passage Wes Craven.

L’adolescent est friand d’histoires de monstres ou de manipulations, surtout quand elles sont concentrées dans une petite ville ou sur un campus. Que ce soit une bande de voyous vampires, Génération perdue de Schumacher, un monstre de l’espace qui transforme les élèves en zombie, The Faculty de Rodriguez, ou des lycéennes qui se prêtent au jeu de la magie noire dans Dangereuse alliance, le film pour ado répond à des attentes précises de manière à lui faire plaisir tout en lui insufflant si possible une petite morale. Car l’adolescent a la fougue et la naïveté de croire que le monde est à lui, et qu’il lui est toujours possible d’être le plus malin. Exemple avec Like Minds.

Se voulant être un psycho thriller déviant, Like Minds plonge au cœur des esprits dérangés de deux étudiants antagonistes mais complices dans la perversion manipulatrice. S’appuyant sur d’inévitables flash-backs, le réalisateur filme consciencieusement ses anti-héros en distillant tout au long de son film les diverses raisons de leurs actes. Le spectateur a ainsi le droit au regard noir et ténébreux du soi disant collègue de chambre taré, avec ses croquis anatomiques révélant une personnalité dérangée. Il y a aussi la psy de service en adepte des théories de la Gestalt pour percer à jour l’autre mystérieux adolescent. Enfin, point crucial à l’élaboration de cette histoire de manipulation, et surtout artifice scénaristique pour donner un peu de sérieux à l’ensemble, le réalisateur injecte les légendes des Templiers et l’univers de la Franc-Maçonnerie. Un air de déjà vu semble donc prendre le pas sur l’ensemble, l’histoire alternant entre Les Rivières pourpres, pour son aspect secte secrète, et Un élève doué ou Peur primale pour la manipulation adolescente. Larry Clark a abordé ce sujet dans Bully avec autrement plus de finesse. N’ayons donc rien de fantastique dans son approche, le dénouement de l’histoire est en plus cousu de fil blanc, Like Minds est inoffensif et s’oublie rapidement.

Dans son pitch, Exit se veut lui aussi un thriller haletant, mais cette fois-ci dans le milieu de la haute finance. Dans la réalité, ce n’est qu’un film ultra convenu piquant ici ou là des gimmicks de films policiers, d’aventures et de conspiration. C’est bien simple, on pourrait remplacer l’acteur principal Mads Mikkelsen par Bruce Willis et transférer le monde de la haute finance dans celui de la politique ou des affaires judiciaires, et on obtiendrait la même soupe que celle servie dans La Firme, L’Affaire Pélican, 13 Blocks et des dizaines d’autres. Ca court, ça tue, ça parle, et à la fin on découvre que le gentil n’est pas si gentil que ça. Inepte et inutile, mais la recette devrait faire mouche.

Autre thriller autrement plus ambitieux et se voulant diaboliquement alambiqué, The Kovak Box de Daniel Monzon. Le pitch surfe sur les films à tiroirs qui ne souhaitent qu’une chose : manipuler le spectateur pour lui faire rendre compte que ce qu’il ne voit n’est qu’une partie de la réalité. David Norton est un écrivain de science fiction. Invité à Majorque pour une conférence littéraire, sa fiancée se suicide sans raison. Suivant une liste d’indice, sa piste le mène à Franz Kovak, mystérieux individu fan de ses livres, qui semble avoir appliqué les délires de science-fiction de l’auteur au monde réel. Débute une course poursuite sur le thème du complot et des expérimentations douteuses.

Le générique du film est délicieusement pervers. On y voit le fameux labyrinthe dans lequel une souris de laboratoire tente de s’échapper. Petit travelling vertical et l’on s’aperçoit que le labyrinthe n’a pas de fin. Plusieurs possibilités se profilent : les personnages du film vont être comme cette petite souris ; le spectateur va s’identifier à la petite souris ; le film est à l’image du labyrinthe, c’est-à-dire construit en chausse trappe et à l’issu incertaine. La réalité du film sera malheureusement bien plus simple qu’il n’y parait.

Tout le dispositif cinématographique est mis en place dans The Kovak Box pour transformer le lieu idyllique qu’est Majorque en lieu d’expérimentation grandeur nature. Mélange de thriller à la Hitchcock et de science fiction à la Dick, le réalisateur Monzon parvient à instiller le doute dans l’esprit de ses personnages en très peu de temps. Des individus un peu tordus, des vidéos aux contenus interdits, un isolement spatial, et une vérité secrète qui ne se révélera que si le personnage principal est capable de relever les défis imposés.

Brillamment mis en scène, avec une véritable pensée de l’espace, la caméra se situe toujours à côté des scènes de meurtres, façon de témoigner sans voir, The Kovak Box pèche néanmoins par ses révélations et son issue finale. Si l’on prend part sans difficulté aux turpitudes de Norton, on se lasse du peu d’enjeu dont il est finalement question à travers les agissements du mystérieux Kovak. Au fil de l’intrigue les nœuds se désépaississent et l’histoire parait d’un coup bien fade. Reste que Daniel Monzon a suffisamment de talent pour espérer d’un prochain essai plus concluant.

Les films de fantômes, entre le cliché et le fauché.

Entre les films qui ne doutent de rien et ceux qui n’ont pas grand-chose à dire, une chose est sûre, le ridicule ne tue pas.

Dernière sensation du festival de Sundance, le long métrage Gruesome est vendu comme un cauchemar oppressant autour du calvaire d’une jeune fille pourchassé par un psychopathe que personne ne voit, si ce n’est elle. Est-elle folle, est-elle morte, est-ce un fantôme ? La meilleure question serait plutôt : est-ce un film ? Tourné en 35 mm, chose à peine croyable quand on voit l’amateurisme qui règne dans chaque plan, ce film devrait faire parti de la firme Troma, société par excellence de la série Z. Quelque part entre Le Projet Blair Witch pour l’aspect fauché (mais vraiment fauché je vous assure) et Haute Tension pour le pitch autour du dédoublement de personnalité, avec une touche de fantômes (c’est ce qui arrive quand on regrette les atrocités que l’on a fait subir à de pauvre innocents), Gruesome fait peine à voir tant le manque de moyens saute aux yeux. Sans oublier les passages scatos dont on se serait bien passé. Bref, c’est le genre de film qui devrait rester chez les réalisateurs, tout au fond d’ tiroir bien verrouillé.

A l’opposé de Gruesome, le film Les Messagers bénéficie d’un budget conséquent et en profite pour reprendre tous les grands thèmes des films de trouille en une seule bobine et sans la moindre originalité. Expatriés à Hollywood, les jumeaux Pang ont les coudées franches pour réaliser à travers Les Messagers un énième film de maison hantée. Bien mal leur en prend. Ce film pourrait être étudié dans les écoles de cinéma pour sa faculté à pomper tous ses prédécesseurs. Chose incroyable, il n’y a pas une seule image qui n’ait pas été déjà vu dans d’autres films. Des corbeaux envahisseurs d’Hitchcock à l’enfant qui voit les morts comme dans Le Sixième sens, en passant par l’homme qui pète les plombs et veut tuer toute sa famille (merci Shining !), pour terminer sur des fantômes qui grimpent au plafond (Darkness n’est jamais loin). Les Messagers est une parodie sans en avoir l’air, au même titre qu’un Scary Movie. Le comble est atteint lorsque le père, ayant réussi à faire démarrer son tracteur, passe devant la caméra en faisant coucou à sa famille en arrière-plan, image d’Epinal si pathétique qu’elle en est irrésistible. Le film se termine logiquement sur le plan final d’une famille soudée, qui a su pendant une heure et demie courir dans tous les sens dans une maison isolée. Car parait-il, elle était hantée…

Autre film de fantôme, The Invisible était attendu de par la nature de son réalisateur, David S. Goyer, scénariste de Dark city, de la trilogie Blade et de Batman Begins. N’ayant pas réussi à franchir le cap au poste de réalisateur avec le calamiteux Blade Trinity, ce remake d’un film suédois était l’opportunité pour Goyer de nous convaincre de son talent de metteur en scène.

Raté !

En souhaitant utiliser le fantastique pour approfondir la psychologie de son héros, et ainsi se focaliser sur l’émotion plutôt que sur les effets, Goyer nous livre un film mièvre sur l’errance d’un adolescent surdoué coincé entre la vie et la mort. Suite à une bagarre, le corps de ce dernier est laissé pour mort. Peu de temps après, il réapparaît parmi les siens en se rendant compte que personne ne peut le voir. Eh oui ! Il est devenu un fantôme, ce qui lui permettra d’approcher les gens qu’il aime et de convaincre ses agresseurs qu’il n’est pas mort. Sur cette trame simpliste, Goyer nous passe en détail toute une galerie de personnages certes attachants mais dénués de véritables caractères. L’histoire ne s’aventure jamais sur des terrains autres que ceux tracés par le film de fantômes pour ados. Et l’on se demande où le film veut en venir, si ce n’est la réhabilitation de son héros en tant que vivant. Ce qui d’ailleurs sera le cas avec une fin marshmallow. A croire que ce film est passé sous le rouleau compresseur du « tout est mignon », interdit aux plus de dix ans.

Après les mauvaises surprises, les séances de minuit de Tour & Taxi et celles du cinéma indépendant Nova nous offrent de bien belles œuvres, inventives et saignantes, entre l’horrifique et l’étrangeté bizarroïde. Prenez place !

Films fantastiques et d’horreur pur jus

Les films d’horreur ont cette mauvaise réputation d’être parfois débiles, excessifs et politiquement incorrects. Mais certains ont l’avantage de ne pas se prendre trop au sérieux, House of 1000 corpses de Rob Zombie en est un parfait exemple, ce qui permet au spectateur de ne jamais douter de ce qu’il a devant les yeux et de prendre plaisir à voir des corps démembrés pendant que le tueur sort une blague vaseuse.

Simon Says donc ! Le long d’une route isolée, des jeunes font la rencontre de Stanley, gentil garçon très dérangé qui a massacré toute sa famille et qui conserve dans un coin de son cerveau son frère jumeau Simon. Et lorsque sa libido s’emballe pour l’une des demoiselles, il ne va pas tarder à ressortir hache et pioche pour jouer à « Jacques a dit », versant français de Simon Says.

N’hésitant jamais sur le caractère excessif de son personnage, Crispin Glover en fait des tonnes dans le double rôle des jumeaux, et ne s’embêtant pas d’une quelconque esthétique, le film est tourné en Digit Beta, le réalisateur enquille les meurtres a grande vitesse et pousse la surenchère jusqu’à mettre en scène un repas de famille avec les parents décédés, hommage en quelque sorte au fameux repas de Massacre à la tronçonneuse. La pioche devenant par le biais de ce métrage un ustensile très pratique pour dézinguer du campeur, le spectateur a le droit à du lancer de pioche traité comme une discipline olympique, offrant au passage des meurtres inédits (il faut voir le massacre des adeptes de paint ball pour mesurer la folie de Stanley). Un film d’horreur qui ne se prend pas au sérieux donc, et qui rempli parfaitement le contrat qu’il s’était fixé, à savoir du gore, de la folie et un peu de dégénérescence. Une bonne surprise.

La Nouvelle-Zélande est au beau fixe ces derniers temps. Privé de son enfant chéri le bien nommé Peter Jackson, ce lointain pays accouche de réalisateurs élevés au lait de tueur en série et de monstre en tout genre. Après Jonathan King et son délirant Black Sheep, il faudra compter sur Chris Graham et son violent Ferryman.

Reprenant le mythe du Styx, sur lequel le Passeur transporte les âmes de la vie à la mort, Chris Graham développe une histoire un peu tordue mais efficace autour d’un bateau de plaisance rencontrant en plein brouillard le Grec, homme se déplaçant de corps en corps pour échapper à la mort. Va s’ensuivre un jeu de massacre assez jouissif sur le bateau. Hommage direct à Carpenter, on pense immédiatement à Fog pour l’ambiance, avec un sens de la mise en scène précise traduisant un besoin d’efficacité, Graham ne fait pas de chichis et enquille les passages de corps à corps de la manière la plus graphique qui soit, sans jamais verser dans la surenchère gore. S’appuyant sur des acteurs tendus et un espace isolé, l’univers marin est ici encore plus inquiétant que dans Calme blanc, Graham offrant un métrage certes simple mais direct, allant jusqu’au bout de son propos juste dans le but de faire plaisir. Un peu dans l’esprit du cinéma de Carpenter. Du travail d’artisan de série B humble et sincère.

Autre film créé avec peu de moyen et suffisamment d’inventivité, The Cold Hour d’Elio Quiroga. Construit comme une représentation de l’humanité victime de guerres bactériologiques, ce film met en scène le micro système dans lequel vivent une poignée de survivants.

S’inspirant des films paranoïaques des années 70, avec une pincée de Cube pour l’aspect cloisonnement physique et mental, la réussite de The Cold Hour est due principalement à la direction d’acteurs impeccable ainsi qu’à l’ambiance claustrophobe imprégnant les surfaces métalliques de ce blockhaus souterrain. Réussite d’autant plus saisissante que le spectateur ne sait à aucun moment ce qui se trame à l’extérieur de ces murs. A lui de remplir les zones d’ombre et d’imaginer le pire.

De plus, non content d’aborder le film catastrophe, le réalisateur bascule dans l’horreur glauque avec ses contaminés aux allures de morts vivants entre Zombie et 28 jours plus tard. Impossible de les approcher, nécessité de les enfermer, obligation de les exterminer, les être vivants se réduisant rapidement à de simples virus. Par la faute de l’homme et de son désir de toute puissance. Les séquences dans les zones interdites regorgeant de contaminés sont anxiogènes à souhait et révèle un authentique talent pour la mise en espace de l’horreur, conséquence d’unités de lieu et d’action parfaitement maîtrisées. Autant dire que l’ambiance n’est pas à la fête et que le réalisateur ne souhaite pas enjoliver une situation cauchemardesque. On pourrait même penser qu’il prend plaisir à se débarrasser de ses pauvres personnages névrosés, jaloux, naïfs ou bien encore autoritaires, tant il prend son temps pour développer leurs sensibilités et leurs affects avant de les envoyer dans la gueule du loup. Mais un Haneke ou un Von Trier ne font pas mieux. Et je laisse la surprise concernant cette fameuse « heure froide ».

Prisonniers d’eux-mêmes, perçus comme des rats de laboratoire, Elio Quiroga nous propose rien de moins qu’une réflexion sur la nature humaine et sur le masochisme de l’homme à auto expérimenter des remèdes dignes des nazis. Enfin, procédé ambigu donnant encore plus de consistance à ce champ d’expérimentations humaines, c’est par le biais d’une caméra que l’un des personnages principaux, un enfant de onze ans prénommé Jésus, nous raconte son histoire, donc leur histoire, donc notre histoire. Une manière de nous rappeler que nous ne sommes là bien souvent que pour témoigner de la souffrance d’autrui. Imparable. Sous ses allures de film post apocalyptique, The Cold Hour est un film riche à bien des égards, et réserve une fin tout bonnement incroyable où le spectateur peut se demander : « Tiens, et si cela nous arrivait ? »

Les O.F.N.I.S. (Objet Filmique Non Identifié)

Projeté au tout début du festival, l’étrangeté qu’est Lunacy de Jan Svankmajer a de quoi dérouter. Pour son premier long métrage tourné quasi exclusivement en prises réelles, le maître de l’animation tchèque s’est inspiré autant des écrits du Marquis de Sade que de nouvelles d’Edgar Allan Poe. C’est ainsi qu’avec sa verve iconoclaste, il nous plonge dans un joyeux bordel où les fous ne sont pas ceux que l’on croit.

Ayant enterré sa mère morte dans un hôpital psychiatrique, Jean Berlot croise la route d’un homme se faisant appelé le Marquis qui l’invite dans sa demeure. Angoissé à l’idée d’être enfermé dans un asile, le Marquis lui propose de l’emmener dans une institution dirigée par un de ses amis. Débute alors un joyeux bazar où la folie et la raison se tutoient jusqu’au vertige.

Dès la scène d’introduction le ton est donné. On y voit Svankmajer nous présenter son film, en nous avertissant que ce que nous allons voir n’est pas de l’art, et que de toute manière l’art est mort à cause des médias et de la publicité. Vous devez bien comprendre cela. Puis, à la manière des Actionnistes viennois (Svankmayer ressemble d’ailleurs à Hermann Nitsch), il nous précise qu’il y aura du sexe et du paganisme dans son film décrit comme une expérience d’horreur philosophique. Sur ce, il vous souhaite un bon film, laissant ramper juste devant lui image par image un bout de langue. Etrange n’est-ce pas ?

Si jusque là, le postulat vous intéresse, restez bien assis sur votre siège, sinon vous pouvez sortir. Car ce que vous verrez ne démentira jamais ce que le réalisateur a cru bon de nous préciser au début. Empreint d’une douce folie à l’instar des films de Guy Maddin pour leur ambiance ou des premiers films d’animation dérangés de David Lynch, Lunacy nous trimballe sur des terres rarement exploitées, où les fous ont pignon sur rue et déblatèrent des pamphlets sur la liberté absolue, la répression et la manipulation. Le tout entrecoupé de saynètes burlesques où l’on voit des yeux, des langues et des cerveaux en animation grimper aux murs, se rouler dans la boue où même faire du théâtre.

Au croisement improbable de Bill Plympton et des Monty Python, le spectateur rit et s’étonne à la fois d’une telle liberté de ton. Et s’en réjouit. Car Lunacy ne se veut rien d’autre qu’une ode à la création, libératrice des pulsions et des désirs de l’homme. Comme l’aurait souhaité le Marquis de Sade.

De pulsion, il est fortement question dans le trip bizarroïde de Kei Fugiwara, ID. Connue pour avoir été une collaboratrice de longue date de Shinya Tsukamoto (c’est elle qui tenait la caméra dans Tetsuo), elle donne ici une suite plus ou moins directe de son premier long Organ.

Orienté clairement cyberpunk, destroy et expérimental sur le papier, il est en effet impossible de ressortir indemne d’une collaboration avec Monsieur Tetsuo, le résultat à l’écran fait peine à voir. Il ne suffit pas de mettre en scène des personnages borderlines gesticulant dans tous les sens pour faire germer le grain de folie chez le spectateur. Si l’histoire est difficilement lisible, il y est question d’un tueur qui atterrit dans un hameau où vivent une bande de barges, puis des meurtres surviennent et enfin les deux assassins appellent l’entité vengeresse et puante le Porc Humain, une esthétique véritablement trash et saturée aurait équilibré l’ensemble.

Au lieu de cela, la réalisatrice ne fait que filmer hystériquement ses acteurs dans des décors en friche proches du carton pâte. Il y a bien deux trois scènes un peu loufoques avec des excroissances de toutes les couleurs, mais l’ensemble reste toujours trop cheap pour faire effet. Et peut être aurait-il fallu que Fugiwara délègue une ou deux responsabilités, elle cumule en effet les postes de réalisatrice, actrice, scénariste, chef opératrice et directrice artistique, pour s’attacher plus sérieusement à la mise en scène.

On est donc très loin du noir et blanc fiévreux et industriel de Tetsuo ou du montage ultra elliptique d’un Bullet Ballet ou d’un Tokyo Fist. Se voulant un cocktail détonnant de crasse, de sang et de cul, ID n’a de cyberpunk que l’idée et d’expérimental que le concept. Dommage !

Spécial Grindhouse Double Bill

Le terme grindhouse, avant d’avoir été monopolisé par Tarantino & Rodriguez pour leur prochain film, signifiait un lieu où l’on projetait des films d’exploitation. Il était aussi utilisé pour décrire le genre de films qui jouaient dans ces cinémas underground, à savoir des films trop violents ou trop explicitement sexuels pour être diffusées dans des circuits commerciaux. Et c’est peu dire que les projections d’I Spit on your grave et de Maniac répondaient parfaitement à ces définitions.

Films cultes de par leurs caractères hautement transgressifs, ces deux oeuvres se rejoignent pour leur sexualité déviante et immorale, le tout enrobé d’une violence crue et froide. Amis de la poésie, bonsoir.

Le plus connu de son réalisateur Meir Zarchi, I Spit on your grave (1979), littéralement « je crache sur vos tombes » appartient au sous genre « rape & revenge », et s’est taillé une réputation sulfureuse de par ses multiples scènes de viols. Jennifer est une jeune écrivaine partant à la campagne pour y écrire son futur roman. Sur place, les autochtones semblent charmants et l’accueillent sans réserve. Il faut dire qu’elle est la seule dans le coin. D’abord avenants, ils se montrent peu à peu envahissants, jusqu’au jour où une simple promenade se transforme en véritable cauchemar…

Réalisé après Délivrance (1971), le survival de John Boorman, et La Dernière maison sur la gauche (1973), l’un des rares bons films de Wes Craven, et bien avant l’incandescent Irréversible (2002) de Gaspard Noé, I I Spit on your grave est une lecture radicale de la nature humaine et des dichotomies en découlant, à savoir nature-culture, ville-campagne, pureté-bestialité.

Sur le simple canevas d’un viol ignoble, se trame toute la schizophrénie de l’homme : cherchant par tous les moyens à survivre, il est toujours capable du pire sur autrui. Surtout quand il laisse libre cours à sa libido, et que dans la campagne personne n’entendra hurler la victime.

La crudité du film est transmise par les décors naturels que Zarchi filme comme l’on filmerait un film de vacances. Lieu idyllique, de repos, endroit idéal pour une écrivaine en manque d’inspiration. Sur ce point, le film se rapproche beaucoup de Délivrance pour ses décors lui aussi naturels et qui, par la force des choses, deviennent menaçants. L’aspect réaliste est renforcé par l’aspect un peu « cheap » de l’ensemble et par une caméra qui sait rester discrète : elle n’est là qu’en tant que témoin et ne se pose jamais en tant que juge. Zarchi souhaite ainsi filmer à la manière d’un documentaire un drame on ne peut plus récurrent dans notre société encline à brosser les pires pathologies dans le sens du poil.

Représentant ses personnages masculins comme des rednecks bouseux à souhait, ils pourraient être de la même famille que celle de Massacre à la tronçonneuse, le réalisateur laisse toutefois au spectateur la possibilité de les imaginer autrement que ce qu’ils sont, l’un semblant poli et courtois, un autre un peu attardé mais pas méchant, et ainsi de suite. Zarchi assène alors l’adage «les apparences sont bien trompeuses » lors d’une innocente virée en barque qui se termine par un viol dans les marécages boueux. Le miroir de la réalité vient de se briser. Et le calvaire de notre héroïne ne fait que commencer, ce viol n’étant que le premier d’une longue série.

De la même sorte que de nombreuses personnes ont crié au tollé lors du viol de douze minutes de Monica Belluci dans Irréversible, I Spit on your grave s’est vu pointer du doigt pour sa complaisance à filmer une femme se faire violer à de multiples reprises. Si voir un viol dans un film est en soi éprouvant, ce n’est pas une raison pour taxer les réalisateurs de pervers et d’obscènes dans leurs manières de le montrer. Jusqu’à maintenant un viol est toujours quelque chose d’horrible et il n’existe pas une bonne manière de le filmer. Les choses crues doivent être montrées rudement, sans fards, sans artifices. Car les images parlent d’elles-mêmes, et en aucun cas est nécessaire une caméra voyeuriste, baveuse et persistante dans la violence qui s’en dégage. Ce que Noé et Zarchi ont d’ailleurs très bien compris.

La séance particulièrement traumatisante du film où l’héroïne se fait violer chez elle par l’attardé sous les regards des autres hommes, invasion de l’intimité par une menace extérieure, se réfère directement au final du chef d’œuvre de Sam Peckinpah Les Chiens de paille. Cultivant un lien de parenté avec ce dernier pour la bestialité et la violence sourde émanant de l’homme, I Spit on your grave, s’il n’en possède pas les qualités esthétiques et un sens de la mise en scène aussi pointu, n’en demeure pas moins un film capital sur l’étude des comportements humains. Eprouvant mais indispensable.

Moins didactique qu’ I Spit on your grave, Maniac de William Lustig fait partie des grands films sur les tueurs en série, à l’instar d’Henry, portrait of a serial killer de John MacNaughton.

Le propos du film est simple et son traitement frontal, Lustig ne s’embarrassant pas d’une psychologie de comptoir pour développer les agissements de Frank Zito, interprété par le stupéfiant Joe Spinell qui trouvait ici le plus grand rôle de sa carrière. Le mode de vie de Zito se déroule ainsi : il étrangle, tue et entrepose des corps comme bon lui semble. Ses motivations ne sont jamais expliquées, ses victimes sont prises au hasard, même s’il préfère les femmes, et la noirceur de New York prend tout son sens lors de ses déambulations nocturnes. Noirceur qui a tant inspiré Ferrara et Scorsese.

Car Maniac est un film urbain avant tout. Un urbanisme mortifère, sombre, où le moindre passage sous terrain est le théâtre de pulsions sexuelles déviantes. Où tous les paumés sont des victimes potentielles d’autres paumés. La scène de l’hôtel où Zito se retrouve avec la prostituée dans une chambre est terrifiante de pathétique. La masse corporelle de Spinell affalée sur le lit, la jeune prostituée mime des poses de magazine et le caresse tendrement. Il la repousse, n’ose pas la toucher. On comprend alors son impuissance à approcher les femmes autrement que par le biais du meurtre. Il la laisse faire tant que sa psychose le lui permet. Le décor minimaliste et sordide de l’hôtel de passe, une caméra fixée sur le lit, et deux êtres humains cherchant à rentrer en contact, voilà comment l’entend Lustig pour décrire la détresse affective et morale de son « héros ».

Le film peut être perçu comme une excroissance d’un cas pathologique à l’échelle d’une grande ville. Filmé de la même manière qu’un William Friedkin dans French Connection, c’est-à-dire à l’arrache et sans autorisation, Lustig imprègne sa pellicule de l’ambiance claustrophobe et inquiétante de New York dès lors que l’on sort de la chambre de Zito. Celle-ci en effet est tellement confinée dans le delirium du tueur que le spectateur ne peut s’empêcher de souhaiter une sortie nocturne. Tout en sachant ce qu’il fera lors de cette ballade. En cela, Maniac est un film pervers car Lustig ne donne pas d’autre choix au spectateur que de suivre le pauvre Joe Spinell dans les couloirs sordides du métro ou sur les trottoirs à prostituées. D’un lieu en manque d’oxygène le spectateur passe dans des espaces anxiogènes. Sensation renforcée par la bande son sale et réduite au souffle rauque du tueur. Celui-ci s’auto asphyxie et sa déliquescence mentale ne fait que répondre à l’invasion psychique de sa mère défunte. Certaines scènes font d’ailleurs penser au Norman Bates de Psychose, autre cas de tueur pathologique hanté par une mère défunte.

Enfin Maniac n’aurait pas cette aura malsaine sans l’interprétation fiévreuse et ultra réaliste de Joe Spinell. Scénario écrit pas ses soins, il s’est octroyé le rôle du tueur avec un investissement frôlant la démence. Il faut le voir les yeux hallucinés et son visage en sueur lorsqu’il étrangle ses victimes ou les scalpe pour se demander si tout est bien de la fiction. Et Lustig ne fait rien pour atténuer cette ambiguïté. Le final reste en cela une des scènes les plus traumatisantes jamais vues sur un écran. Le rôle d’une vie, un film extrême, une œuvre rare.


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