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Elegy

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Quand la sensualité ibérique attise l´intellect…

On pourrait résumer une partie de l’évolution du cinéma espagnol des quinze dernières années en suivant de près un de ses plus grands et beaux symboles: les seins de Penélope Cruz. Avec le corps – ou une partie – de Javier Bardem c’est, sans doute, une des références du septième art ibérique. Et ce n’est pas une boutade. En ce qui concerne le macho récemment oscarisé, on ne compte plus les scènes torrides qui ont fait fortune, de La Lune et le Téton (1995) aux scènes homosexuelles de Avant la nuit (2001) de Julian Schnabel.

C’est encore plus frappant dans le cas de Penélope Cruz, qui a parsemé de sa sensualité nombre de grands films contemporains en Espagne. Rappelons que la première fois que les seins de la belle sont apparus à l’écran, c’était dans la magnifique scène de Jamón, Jamón, de Bigas Luna, où ils avaient le goût (aux dires de l’heureux usufruitier) de tortilla et…de jambon.
Plus tard, ils furent baignés dans du lait, pour le plus grand bonheur (esthétique) du spectateur, dans La fille de tes rêves de Fernando Trueba en 1998 ; puis, la même année dans Ouvre les yeux de Alejandro Amenabar, contemplés par Eduardo Noriega, aux premières loges d’une admirable contre-plongée.

Leur trajectoire se termine pour le moment dans le rôle central qu’ils jouent dans Elegy, le dernier film d’Isabel Coixet. Ce symbole magnifique parcourt ainsi la diversité et la progression du cinéma de l’autre côté des Pyrénées, de l’oeuvre libertaire et viscérale de Bigas Luna ou d’Almodóvar, en passant par l’esthétisme classicisant de Trueba ou la fraîcheur d’Amenabar, avant d’intéresser l’intellectualisme intimiste d’Isabel Coixet.
Mais l’influence mamellaire ne semble pas vouloir s’arrêter aux frontières espagnoles et, après avoir profité du charme des formes de Penélope dans A corps perdus (2003) de Sergio Castellitto, le spectateur attend avec impatience son rôle dans Vicky Cristina Barcelona, le nouveau film de Woody Allen présenté cette semaine au Festival de Cannes. C’est peu dire que l’on aura attendu avec impatience de voir le traitement réservé par le réalisateur de Manhattan aux deux pulpeuses divas du cinéma : Penélope Cruz et Scarlett Johansson.
Le résultat est en effet sulfureux, et la divine poitrine de l’actrice espagnole n’y est pas pour rien.

Ce n’est pas exagérer que d’affirmer que la plus bankable des poitrines est, réellement, le sujet principal de la dernière œuvre d’Isabel Coixet. Comme le dit la réalisatrice de Ma vie sans moi et La vida secreta de las palabras, dans une interview accordée au journal espagnol El Pais, «quoiqu’en disent les féministes, les seins sont très importants ».
Par cette provocation – elle ajoute « la féminité c’est les seins », la réalisatrice ne fait que reprendre à son compte l’intérêt tout particulier que suscite l’attrait provoqué par la Femme, et qui se lit dans les œuvres d’une élite new-yorkaise, europophile et intellectuelle (souvent d’origine juive, d’où son humour), dont les chefs de files sont certainement Woody Allen et Paul Auster, et qui compte également, parmi ses plus remarquables représentants, Philip Roth. Ce n’est pas pour rien que Woody Allen a fait de Scarlett Johansson l’égérie de ses derniers films, et de Penélope Cruz sa nouvelle interprète, en terre espagnole. C’est là une manière assez habile, de la part du réalisateur, de transformer le désir que l’actrice espagnole provoque en une réflexion sur les attentes et les frustrations masculines, pleine d’humour et de légèreté, comme seul Woody Allen sait les créer.

C’est le cas aussi dans Elegy, adaptation à l’écran d’un livre (La bête qui meurt) de l’écrivain américain Philip Roth. Tous ceux qui connaissent l’œuvre de ce dernier, de près ou de loin, savent que pour Roth un sein, un visage ou un entrejambe peuvent chacun se muer en une question métaphysique de grande importance. Une bonne partie de ses thématiques tournent autour de la figure de l’intellectuel reconnu et cultivé qui n’a qu’une obsession : le sexe et les relations féminines. Un sage de la pensée abstraite, mais rempli de doutes et de contradictions dès qu’il s’agit d’appliquer ces belles théories dans la vie réelle.
Le film est fidèle à cette contradiction : on assiste à l’histoire d’amour liant un éminent professeur d’université (Ben Kingsley), légèrement sur le retour, à une jeune femme, Consuelo Castillo (Pénélope Cruz), dont la beauté va l’engouer et le déstabiliser.

A partir de cette rencontre, Isabel Coixet tisse une réflexion sur les sentiments, sur la peur face à l’engagement et sur les affres de la vieillesse, à travers le prisme de David Kepesh (le professeur), un homme cynique et désabusé qui ne croit plus (ou n’a jamais cru) à l’amour, et pour qui le sexe sporadique reste la meilleure solution. Comme dans presque toutes les créations de Roth – et d’Allen, un des éléments les plus intéressants du film consiste dans ce labyrinthe émotionnel qu’est le cerveau d’un homme, tiraillé entre ses instincts et sa mauvaise conscience, entre l’amour du beau et la nécessité de l’animalité. Kepesh est un séducteur multiple, qui désire les femmes mais ne permet jamais qu’elles s’approchent trop, car il craint les contraintes. Les choses changent cependant lorsqu’il rencontre Consuelo, une étudiante de son cours de critique littéraire, et qu’il commence à se sentir jaloux et possessif.

 

L’ambiance use (et abuse) sans complexes des stéréotypes véhiculés par cette high society érudite de Manhattan : musique jazz (une magnifique adaptation de Dance me to the end of love par un autre représentant de cette école, Leonard Cohen), vin rouge, cours consacrés à Barthes et Albert Camus, piano languissant, photos de l’être aimé sur la plage et insipide comparaison entre les yeux de Consuelo et La Maja vestida de Goya. Le point culminant de cette hypocrite mièvrerie aux accents faussement cultivés est atteint lorsque Kepesh affirme que le visage de Consuelo est « une véritable œuvre d’art », bien qu’il soit incapable d’assister à la fête qu’elle a organisée dans le but de lui présenter ses parents.

Le film réussit cependant à rendre les nuances et les incohérences dans lesquelles est embourbé Kepesh, à travers sa position de cynique hédoniste incapable de payer le prix de ses décisions, qu’il s’agisse d’un désir sexuel qu’il travestit en amour de l’art (signe, s’il en est, de sa mauvaise conscience), ou de la vieillesse qu’il ne veut pas vivre seul, après avoir savouré un célibat égoïste. Le contraste avec Consuelo est abyssal et angoissant : la jeune femme vit sa sexualité et ses décisions librement, sans se tourmenter ; ce que Kepesh ne peut pas comprendre.
Une belle élégie, quoique un peu manichéenne, sur la simplicité et la pureté de l’âme féminine, que Consuelo portera jusqu’à ses dernières conséquences.

Pourtant, ceux qui chercheraient le style impudique, fébrile, politiquement incorrect et ironique de Roth ne le trouveront pas car Elegy est, sans aucun doute, un véritable film d’Isabel Coixet, avec tout ce que cela implique de sentimentalisme, de tragédie et d’ambiances intimes. La légèreté et l’humour de l’écrivain américain ne sont pas au rendez-vous dans cette adaptation. Aucune nouvelle de la renommée scène de masturbation qui a fait du Complexe de Portnoy un bestseller en 1969.

C’est donc sans surprises que les seins de Pénélope cesseront d’être un – très légitime- obscur objet de désir, pour devenir le symbole de toute la question sentimentale et existentielle entre les deux personnages. Les seins, contrairement au livre homonyme de Roth, deviennent sans doute ici le paradigme des relations amoureuses entre hommes et femmes.
Une bonne occasion pour ceux qui apprécient l’univers de la cinéaste espagnole (ou un certain intellectualisme romantique new-yorkais) de voir un mélodrame assez juste et, pour les autres, de revoir une énième fois les seins de Penélope Cruz…

Titre original : Elegy

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Durée : 108 mn


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