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DVD « Mourir? Plutôt crever! » de Stéphane Mercurio

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Entre souvenirs et polémiques, le parcours d’un enragé du dessin nommé Siné. Un portrait doux-amer mais toujours lucide sorti dans une très bonne édition chez Montparnasse

« Crève salope ! Dégage… Je ne suis pas pour la liberté d’opinion de Minute ! »

Le 11 juin 1982, dans la salle enfumée du Droit de réponse de Polac, assis derrière un Gainsbarre qui regrette de ne pas voir les parties génitales de Dalida, un homme rondouillard, ancien de L’Express et de Charlie Hebdo partage gentiment sa vision de la presse avec un journaliste de Minute. Cet homme, c’est Siné, alias Maurice Sinet, le grand enragé du dessin anarchique, le Grand Prix de l’humour noir 1954 et surtout le personnage principal du portrait filmé par sa fille Stéphane Mercurio.

On est forcément un peu gênés en regardant Mourir ? Plutôt crever !. Parce que précisément, c’est un film hanté par la mort, une œuvre un peu mortifère en somme. En voyant le grand et rond Siné se diriger vers sa nouvelle tombe, tout critique attentif ne peut y voir que la fin d’un monde : celui de l’humour kamikaze, de la satire féroce et du mauvais goût comme valeurs suprêmes. Un monde détruit jour après jour par le rouleau compresseur de la subversion conformiste (qui a parlé de Canal Plus ?) qui nous fait passer en à peine un demi-siècle de Hara-Kiri au Grand Journal, du Professeur Choron à Yann Barthes. Un saut dans le vide qui ferait passer la mort pour un doux sommeil en effet.

Comme dans le film Choron Dernière, on sent chez Stéphane Mercurio l’envie de garder sur pelliculle et vidéo un morceau de ce monde, une sorte de paradis perdu que certaines personnalités présentes dans le film comme Benoît Délépine et Gustave de Kervern de Groland tentent de recréer.
Heureusement, le talent de Stéphane Mercurio fait que ce portrait d’un homme âgé se dirigeant tranquillement vers un au-delà auquel il ne croit pas, entouré de ses amis, ne soit pas un pur portrait de famille – duquel le spectateur est forcément exclu – mais plutôt une balade jazzy entre le cimetière de Montmartre et la fête de l’Huma. L’éditeur Montparnasse a même la bonne idée de fournir un gros supplément avec la « bande-originale » du film : Dexter Gordon, Miles Davis, Count Basie… Autrement dit une BO à l’image du film : résolument tourné vers un passé glorieux et prestigieux. Et comme on le comprend !

En à peine 90 minutes Siné retrace son parcours, ses amitiés et ses coups de gueule du « débloque-notes » de L’Express dans lequel il fustigea l’Algérie française, son aide aux avocats du FLN, sa rencontre avec Mao et Castro, ses brèves rencontres avec Malcolm X et bien d’autres qu’il évoque non sans une certaine nostalgie. Comment pourrait-il en être autrement ? On croyait Siné fini, éteint depuis les années 90 où il avait rejoint Charlie Hebdo version Philippe Val, le canard des néo-cons (néo-conservateurs s’entend) et voilà qu’arrive la douce polémique ! Cette fameuse « affaire Siné » qui est le véritable sujet du film : ici, Siné aux prises au téléphone avec les Grandes Gueules de RMC et là Siné au tribunal face à un BHL peu effrayé du ridicule, jusqu’à Siné en bouclage du numéro 1 de Siné Hebdo.

C’est à ce moment que le regard pourtant aimant de Stéphane Mercurio devient cruel bien malgré elle. Censé être le nouveau Hara-Kiri, le nouveau journal bête et méchant, un souffle d’anarchie est en fait le rendez-vous raté des professionnels de la dérision conventionnée et du journalisme bien-pensant. Jacques Vergès, un ami et soutien de Siné, est peut-être un lumineux salopard mais c’est quand même autre chose qu’une ancienne executive woman entrée dans le monde médiatique à coups de menaces. Le FLN et les Jeunesses Castristes n’étaient pas des enfants de chœur mais où sont passées l’anarchie et la révolte chez les amis étudiants pro-NPA de la fête de l’Huma ? Il y aurait tellement d’exemples comme ce reflexe de dézinguer comme dans les années 60 les bidasses, les curetons, les cocos… autant de corps plus vraiment constitués, sans plus aucun pouvoir dans la société du spectacle debordien. De l’importance de la lutte anti-fasciste de retard comme disait ce cher Pasolini.

 
Finalement, Mercurio offre un film-portrait paradoxal, le faux-témoignage d’un combat toujours en vie. La chronique d’une mort annoncée comme l’ami Bedos (le père) venu après des années de catéchisme PS se racheter une virginité de trublion sur le dos de Siné, l’anar’ éternel.
Comme disait Marc-Edouard Nabe – l’écrivan auto-édité que l’on aperçoit tout jeune dans le film – ce n’est plus le bal mais le cimetière des faux-culs. C’est mal connaître le caricaturiste roublard à coup sûr conscient de cette solitude qui ne dit pas son nom et qui a trouvé la meilleure réponse à ses détracteurs et « amis » sur sa pierre tombale : un grand doigt d’honneur bien tendu en plein cimetière.

Montparnasse propose un coffret assez agréable, une jaquette tout à fait raccord avec le personnage – le fameux doigt tendu de Siné, plus simple à dessiner que le bras d’honneur. Question suppléments, on trouve deux dessins animés assez hilarants, surtout le très trash et Hara-Kiri le Monde de Siné. Mais le clou du dvd reste le disque supplémentaire, en fait la bande originale du film en forme d’anthologie du jazz américain. Suprenant mais une idée  originale est toujours bonne à prendre.


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