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DVD « Mean Streets » de Scorsese chez Carlotta

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Le film fondateur de la filmographie scorsesienne dans un nouvelle version HD chez Carlotta. Une très belle édition

Que dire sur Mean Streets qui n’ait déjà été dit ? Considéré comme le premier chef-d’œuvre de Scorsese, ce film de 1973 est surtout le canevas de l’imagerie scorsesienne : sentiment permanent de culpabilité chrétienne, violence libératrice et purificatrice, enfermement et concon communautaire contre désir de liberté, rock’n’roll contre Evangiles. C’est aussi l’avènement de cette trilogie de la mafia continuée avec Les Affranchis en 1990 et Casino en 1996, cycle auquel on pourrait rajouter Raging Bull. Mean Streets inaugure également la féconde collaboration entre Scorsese et De Niro et le passage de témoin entre ce dernier et Harvey Keitel comme expression incarnée des angoisses existentielles du cinéaste.

Dans les rues de Little Italy, à New York, quatre aspirants malfrats vivent de combines et d’expédients clandestins. Parmi eux, Charlie traverse une crise spirituelle, se réfugiant dans la religion pour trouver la voie du pardon. Son oncle, une figure bien intégrée dans le milieu, doit lui permettre de gravir les échelons. Lorsque Charlie prend sous son aile Johnny Boy, un jeune play-boy, ce dernier met en danger la stabilité du clan par son attitude sanguine et instinctive. Flirtant avec le crime, la bande est entraînée dans une spirale grandissante de violence et de rivalité.

Revoir Mean Streets aujourd’hui, presque quarante ans après sa sortie en salles, et dans un Master HD impeccable est d’une part, un retour aux fondements de la dernière véritable génération de Hollywood et d’autre part, permet de mieux définir le statut d’un Scorsese aujourd’hui dans la planète Cinéma, du jeune turc à l’entertainer, du Super 8 aux blockbusters. Pour une part assez large des cinéphiles et des critiques, légèrement atteinte de snobisme, Scorsese a perdu tout intérêt dès lors qu’il a mis les deux pieds dans le système des studios pour devenir un maître à l’ancienne, recréer la tradition de l’âge d’or hollywoodien. C’est peut-être par pêché d’orgueil ou d’abnégation, allez savoir – dans l’ancien système des studios, le réalisateur pouvait être une star mais c’était surtout un super-technicien au service des vedettes et producteurs –, que le pauvre Martin s’est mis à dos ses anciens admirateurs, ceux-là mêmes qui refusent tous ses films d’après 1976, portant aux nues Who’s thah knocking at my door ? (sixties, noir et blanc et musique des Doors, alors là forcément) et qui se sont consolés chez l’autre grand névrosé new-yorkais : Woody Allen. A y regarder de plus près, Mean Streets exprime déjà cette tension du maître entre les expérimentations cinématographiques de la Nouvelle Vague US et les valeurs sûres de l’Ancien Hollywood.

« J’ai connu tous les personnages du film »

En bon cinéphile obsessionnel, Scorsese multiplie les références aux anciens de Hollywood et l’aristocratie du cinéma européen, surtout italien, mais en tant que représentant de la nouvelle Nouvelle Vague, il impose sa marque de fabrique faite de spontanéité et de tournage à l’arrachée. Bénéficiant d’un budget restreint de 550 000 dollars « offerts » par Roger Corman – il aurait pu donner le double si Scorsese avait accepté de réaliser une blaxploitation – Scorsese fait appel à des étudiant de NYU ainsi qu’à une équipe de production non syndiquée, et même si le film est un pur produit new-yorkais, 21 des 27 jours de tournage se déroulent à Los Angeles, plus près des bureaux du producteur Taplin. Les couloirs d’immeubles et extérieurs, notamment la fête de Cennaro sont eux filmés pendant 6 jours à New York. Scorsese expérimente ses méthodes de préparation en storyboardant l’intégralité du film et en nourrissant le scénario très écrit des improvisations des acteurs, ce qui donne le long monologue de De Niro face à Harvey Keitel.

Il construit son scénario avec la complicité de Mardik Martin sur le modèle des drames sociaux des années 30. Certes Mean Streets est le premier film réalisé par un Italo-Américain sur les problématiques de la seconde génération d’immigrés italiens, inspiré de personnages et de situations du quotidien mais il développe également toute l’imagerie du film noir : espaces urbains de nuit, personnages victimes d’un milieu social, personnages instables aux émotions à fleur de peau etc. Tout y est jusqu’à l’accident tragique qui se termine dans l’éclatement d’une bouche d’incendie. La Warner Bros qui distribue le film ne s’y trompe pas et voit dans Mean Streets l’héritier des classiques du film de gangsters que la firme distribuait dans les années trente comme Les Fantastiques Années 20 ou L’Ennemi public avec le très nerveux James Cagney dont le personnage de Johnny Boy s’inspire fortement.

Le début des années 70 marque également l’apogée du Nouvel Hollywood qui pose alors sa question fondamentale : comment se réconcilier avec nos pères – à savoir la génération précédente – que nous avons tués ? A la manière des Quatre cent coups et I Vitellonni, Mean Streets est un opéra désinvolte, intense et violent à la fois très fidèle à la réalité et extrêmement stylisé. Son portrait d’une mafia quasi-adolescente est une sorte de prequel du Parrain de Coppola où la pègre est une métaphore à peine voilée du conflit de générations à Hollywood, chaque acteur incarnant une génération, de Brando le père (il incarne aussi cette charge symbolique dans Apocalypse Now) jusqu’à Pacino comme relève de l’Actor’s Studio.
Salué par une critique unanime, ovationné au New York Festival, très bien accueilli à la Quinzaine à Cannes, avec pour parrains Cassavetes et Fellini, Mean Streets est un succès principalement new-yorkais et met trois ans à sortir en France.

2011. Mean Streets chez Carlotta dans une nouvelle édition dvd tirée d’un nouveau master HD. L’éditeur propose même une double sortie vu puisque les chanceux possesseurs d’un lecteur Blu-Ray pourront regarder l’envers du décor de Mean Streets, son contrechamp documentaire : ItalianAmerican. Ce film de 1974 est un fabuleux témoignage sur les conditions de vie des italo-américains dans le New-York du début du siècle, notamment leur difficulté à concilier héritage européen et catholique à l’American way of life profondément libéral et protestant. Le dvd n’est pas en reste puisqu’on compte également de nombreux suppléments intéressants comme le reportage De retour dans son quartier où Scorsese guide le spectateur à travers Little Italy ou les souvenirs du directeur photo sur sa collaboration avec le maître. Même s’il faut toujours voir avec méfiance cette tendance des éditeurs à toujours proposer de nouvelles éditions collector à peine quelques mois après la version standard, Carlotta réussit ici une vraie belle sortie avec la restauration (qui ne dénature pas pour autant la patine propre et tellement poétique des pelliculles de la fin des années 60) du film fondateur d’un des derniers grands maîtres du cinéma.


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