Derrière les drapeaux, le soleil

Article écrit par

35 années de dictature de Stroessner au Paraguay. Un documentaire vibrant et édifiant.

A l’instar de sa position géographique, pris en sandwich entre le Brésil et l’Argentine, le Paraguay est un pays quasi invisible dans notre champ de vision. Et pourtant, ce vaste état (3 fois plus grands plus grands que l’Angleterre), a était soumis à un dictature des plus longues qui soit en Amérique Latine,  trente-cinq ans de règne sans merci d’ Alfredo Stroessner.

Comme dans la célèbre émission d’Arte, Le dessous des cartes, en quelques chiffres, éléments géographiques et historiques, avec peu de moyens Juanjo Pereira, nous propulse en terre inconnue. L’absence de moyens, en l’occurrence le peu d’images d’archives, est l’un des obstacles principaux qu’a rencontré le réalisateur pour reconstruire ce pan d’histoire. Un travail de recherche, de compilation et de numérisation titanesque pour aboutir à 120 heures d’archives. Beaucoup et peu à la fois, si on rapporte au temps diégétique de l’Histoire.

Outre, la dimension historique, pédagogique, le film possède un souffle, une vivacité qui évite tout effet de lassitude. Le montage est alerte, les sources variées. Et surtout, la mise en perspective des témoignages, la confrontation entre les discours officiels et les arrière-plans révèle le sens caché de la propagande. La mise en scène du patriotisme heureux (foulards et drapeaux rouges), de la prospérité économique … la rhétorique de la bienveillance des dictatures n’a pas été inventée par Stroessner, mais il en maîtriser aussi bien que les plus illustres despotes de notre histoire. Notre Histoire, car notre bel occident a tiré parti de ces infamies. Les États-Unis pour leur plan Condor, censé assurer la stabilité politique en Amérique du Sud. L’hypocrisie de la France qui voit Georges Pompidou accueillir en grandes pompes Stroessner, tout fier que le président français parle si bien espagnol.

Regarde les hommes tombés

Si les faits font l’histoire, les visages marquent les esprits. Les images de propagande ont certes réussi à faire (à l’époque) la part belle à « l’héroïsme » de pacotille d’un président rééligible Ad vitam æternam, notre œil exercé de décodeur d’images ne manquera pas d’être touché par ces hommes et ces femmes dont la souffrance et le dénuement sont à peine simulés. Les témoignages des victimes, d’emprisonnement, de violence sont édifiants. La compassion pour ceux à qui on a volé leur destin n’a pas besoin d’effets de mise en scène, la sobriété de Juanjo Pereira suffit. Et lorsque le règne du dictateur prend fin, on pourrait presque être  ému en l’écoutant face caméra, si on avait la mémoire courte. Un dictateur est tombé mais le silence reste encore assourdissant sur cette période. Derrière les drapeaux, le soleil ; ou plutôt un rayon lumineux que l’on doit à son réalisateur.

Titre original : Bajo las Banderas, el Sol

Réalisateur :

Année :

Durée : 91 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..