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Dernier caprice

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Le pénultième film d’Ozu pourrait bien être son testament cinématographique. Sa tonalité tragi-comique et ses couleurs d’un rouge mordoré anticipent la saison automnale à travers la fin de vie crépusculaire d’un patriarche et d’un pater familias, dans le même temps, selon le cycle d’une existence ramenée au pathos des choses les plus insignifiantes. En version restaurée par le distributeur Carlotta.

« Sur une branche nue
Un corbeau est descendu
le soir d’Automne » haïku de Bushô Matsuo

Le « saint des saints »de la famille ozuesque

A chaque fois qu’il nous est donné d’aborder un chaînon de l’oeuvre filmique d’Ozu, des comparaisons d’ordre gastronomique peuvent venir à l’esprit tant le mets est sublimement raffiné dans sa disposition. Les mêmes ingrédients sont invariablement en place pour flatter un palais de gourmet. L’excellence n’est jamais loin. La famille et son entité est le « saint des saints » où s’exerce le magistère du cinéaste. On retrouve immuablement ce même générique déroulant sur un fruste canevas de toile qui est la marque de fabrique du maître. Le cinéma d’Ozu est une nature morte et se présente comme un meuble-gigogne qui, tour à tour, ouvre et ferme de multiples tiroirs.

Le rougeoiement de la fin d’été

Des enseignes lumineuses au néon scintillent dans Osaka de façon tapageuse. Un en particulier troue la nuit noire d’une percée de lumière rouge : « New Japan ». Le décor nocturne laisse la place à l’intimité d’un bar à saké aperçu en enfilade selon un angle très bas. Le lieu de passages est un no man’s land de la modernité japonaise où se contractent les petits arrangements matrimoniaux qu’on expédie entre les affaires courantes.

En son entier, le film est baigné de cette présence du rouge qu’on pourrait associer à la japonité traditionnelle puisque le cercle rouge est assimilé au drapeau japonais dans un premier temps. Le film décline tout du long ce rougeoiement poussé jusqu’à l’abstraction : l’extincteur de la maison basse en bois de la distillerie de saké familiale dans la ville ancienne de Kyoto, les fleurs rouges sans oublier le logo coca-cola sur fond rouge caractéristique selon la lente infusion des influences occidentales dans le cadre familial domestique. La pénétration de la modernité est suggérée diversement par l’envahissement de la mode vestimentaire occidentale, l’empiétement de la langue américaine, les méthodes managériales nouvelles et les « boyfriends » de Yuriko qui ne lassent pas de nous interloquer.

Tous les signes d’un été persistant sont là : le chant plaintif et obsédant des cigales, les éventails qu’on ne cesse d’agiter tant la chaleur est accablante jusqu’aux pastèques pour étancher la soif. Le maître Ozu exerce un véritable magistère sur son écurie d’acteurs et s’attache à distiller les signes extérieurs d’un pays en voie de modernisation. D’où le contraste appuyé entre les maisons en bois de Kyoto sombres à l’extérieur, claires et spacieuses à l’intérieur et les immeubles d’Osaka d’apparence lumineuse vus de l’extérieur.

 

 

L‘alter ego d’Ozu : un patriarche espiègle à l’égocentrisme enfantin

Kohayagawa Manbei (Nakamura Ganjiro) est vraisemblablement l’alter ego d’Ozu dans le film. Lutin espiègle et joyeux luron à l’égocentrisme enfantin, il ne joue pas seulement à cache-cache avec son petit-fils pour mieux se dérober à la vigilance de sa famille et filer à l’anglaise rejoindre une « vieille flamme » qu’il s’évertue de rallumer en la personne de son ancienne maîtresse Sasaki Tsune (Chieko Naniwa) qu’il n’a plus fréquentée depuis 19 ans. Pour satisfaire sa lubie envisagée d’un mauvais oeil par sa famille, il en vient à déjouer la filature tenace d’un employé de sa distillerie mandé par son gendre et trottine en se dandinant comme un canard dans les rues d’Osaka, agitant son éventail à tout va, un carré de tissu sur le dessus de la tête pour se protéger de la brûlure du soleil. Ozu excelle à dépeindre avec
légèreté les travers lestes de cet aîné englué dans les déboires financiers de son entreprise déclinante qui n’a pas su s’adapter et qu’il délaisse à présent pour extraire les instants de bonheur existentiel qui lui restent.

Veuf capricieux, Manbei entretient une relation avec Sasaki au grand dam de Fumiko (Aratama Michyo), sa fille aînée, dont le mari Hieso (Kinju Kobayashi) maintient tant bien que mal à flot le commerce périclitant. Sasaki a une fille Yuriko (Dan Reiko), sans doute illégitime bien qu’il ne soit jamais avéré qu’elle soit la fille biologique de Manbei. La jeune fille irritante par son intéressement, sans cesse escortée de « gaijin » américains toujours différents, essaie d’obtenir de ce « sugar daddy », par des minauderies et des cajoleries affectées, une étole de vison et ce en dépit de la chaleur suffocante. Au beau milieu de ces annotations humoristiques et du pittoresque de leur imagerie, Ozu fait mourir Manbei, son protagoniste principal.

Comme une abeille distillant le suc des fleurs en pollinisant, le réalisateur, japonais jusqu’au obi de son kimono, tire l’essence des émotions pures.

 

 

La mort biologique entrevue comme une opportunité esthétique.

Habituellement,on pénètre le quotidien de la famille une fois que la personne est morte. Ici, le défunt est présent à l’écran que sa fille aînée évente comme si son décès était proprement nié. Le seul regret exprimé par la jeune génération en la personne de Yuriko que rien n’abat, est de ne pas avoir eu son étole de vison comme un commentaire éhonté. L’indélicatesse des sentiments, le manque de sens pratique, l’imprévisibilité de l’amour semblent guider les sentiments égotistes du vieux jouisseur jusqu’à
l’emporter dans un ultime spasme.

Deux des filles partagent l’ambivalence de sentiments du père envers le mariage : Akiko (Setsuko Hara) et Noriko, la plus jeune (Yoko Tsukasa). L’aînée rejette la perspective de se remarier et les entremises des proches parents ne la persuadent pas davantage. Bien qu’elle épouse des valeurs traditionnelles, elle chérit sa vie comme elle est et la liberté individuelle à laquelle elle est attachée, flanquée de sa progéniture. Noriko, quant à elle, a choisi de se marier par amour plutôt que de partager sa vie avec le parti avantageux mais sinistrement pratique que lui impose sa famille dans la perspective d’un mariage de stricte convenance. Seule Fumiko a contracté un mariage traditionnel et elle se révèle particulièrement intraitable avec les fredaines amoureuses du père qu’elle juge sans aménité inqualifiables. Le présent entre en collision avec le futur tandis que le passé refait surface. Le vieux patriarche faussement alerte redevient un enfant déraisonnable dans une forme de gâtisme précoce ; manquant d’agir comme le ferait un adulte de son âge au crépuscule de sa vie.

En dépit de ses excentricités, Manbei Khayagawa se révèle avoir été un hommes d’affaires avisé, capable de prendre position dans un point de bascule entre ancien monde et monde moderne. L’oeuvre colorée dégage en substance une sorte d’appel ineffable ou indicible pour la mort comme une résultante inéluctable de la vie. Ozu perçoit ainsi la mort biologique comme une opportunité esthétique. Selon l’antique tradition bouddhiste japonaise, le corps se dissout dans l’air. Pendant un instant, des fumerolles
s‘élèvent de la cheminée du crématorium pour ensuite s’estomper comme un oracle évanescent et ne plus apparaître selon un ordre immuable. Ge signe fugace est une occurrence prophétique en train de s’accomplir.

 

Un pont entre les générations

Ozu introduit Chishu Ryu, son acteur emblématique, dans une brève séquence conclusive où il campe un pêcheur qui interprète l’oracle de la mort de Manbei. Lors des funérailles du père, la famille traverse symboliquement le pont qui la sépare d’une ère de changement où la passation intergénérationnelle se fait comme un pont enjambant deux époques. Ozu décrit de façon minimale l’aspect transitoire de l’existence. La comédie familiale se fond dans un dénouement shakespearien où le défunt s’évapore corps et âme dans l’atmosphère ;accomplissant le cycle de la vie comme le veut la culture japonaise.Une nuée de corbeaux investit les pierres tombales et la jetée comme un sinistre présage.

Ozu alterne en permanence, dans un mouvement oscillant, entre ce qui préside au bonheur de l’individu et ce qui constitue le bonheur de la multitude. Il est enclin à montrer la plus vieille génération sous un jour plus vigoureux et passionné que la génération d’après -guerre et l’on voit à qui va sa tendresse
compassionnelle sans l’ombre d’une ambiguïté. Il montre un Japon ancien voué aux traditions de piété filiale et de déférence au patriarcat se déliter lentement et entrer en collision avec les idées d’une nouvelle génération prête à le défier.

Le plus japonisant des cinéastes japonais pourrait tout aussi bien reprendre à son compte cet haïku du plus grand maître du genre, Bushô Matsuo : « Ma poésie est comme un brasero en été ou un éventail en hiver. Elle va contre le goût populaire ; elle est inutile. »

Distributeur en version restaurée : Carlotta

Crédit photo : DERNIER CAPRICE © 1961 TOHO CO., LTD. Tous droits réservés.

Lire aussi les analyses de  : Herbes flottantes, Voyage à Tokyo, et Cycle Ozu ou le goût de la monotonie

 

Titre original : Kohayagawa-ke no aki

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