Darling chérie : un instantané saisissant du Londres des « swinging sixties »
Darling chérie est un pur artefact du Londres branché des années 60, haut-lieu et sphère d’influence de la mode publicitaire. Frederic Raphael (Eyes wide shut) signe le scénario de ce portrait au vitriol d’un top-model happé par le mirage trompeur de la célébrité à tout prix. La photographie noir et blanc stylée est l’oeuvre de Ken Higgins. Alternant coups de zoom, images arrêtées et mouvements enveloppants , la caméra intrusive de John Schlesinger se focalise tout du long sur les errances de Diana Scott (Julie Christie), cendrillon moderne qui promeut des soutiens-gorges et des chocolats fourrés, piégée dans le « mur de verre » de ses illusions. Il filme « in media res », presque dans un corps à corps tactile avec son héroïne, comme pour mieux coller pas à pas à la dérive inéluctable de cette starlette évaporée et inconséquente. Sans cesse en représentation d’elle-même, elle intercepte la lumière artificielle des projecteurs ou son reflet dans les miroirs.

La scène mondiale ne s’attendait pas à assister, seulement quelques années plus tard, à l’émergence soudaine d’une révolution de la contre-culture pop où hippies et beatniks militeraient en faveur d’une vie non-conformiste sans retenue. La satire sociale moderne est ici un avatar transitionnel entre le « kitchen sink drama » et une « nouvelle vague » stylisée dérivée de la nouvelle vague française tout en restant ancrée dans un réalisme contemporain.
Julie Christie deviendra une manière d’égérie de la femme libérée des années 60 après ce film qui lui ouvre les portes d’une carrière insoupçonnée en première intention. Un peu à la façon d’ Anna Karina portée par les films de Godard et devenue emblématique de la nouvelle vague. Scandaleux, ce rôle d’une jeune femme qui s’affiche en pure décomplexion ? Non selon les canons actuels. Le mouvement Me too et les influenceuses avides surmédiatisées type Kardashian sont passées par là depuis…

Culte de la célébrité, postures et jeux de séduction à la moralité douteuse
Darling est le surnom affectueux attribué par défaut à Diana qui convoite la célébrité même au prix d’une vacuité morale et de frustrations aliénantes. Julie Christie insuffle à son rôle un détachement amusé, une désinvolture et une insouciance dans l’extraversion. Son état de grâce lumineuse masque de facto un égocentrisme et un arrivisme proprement confondants. Elle se fend en permanence d’un large sourire qu’elle porte comme une carnation et un ravissement extatique transfigurant ses actes les plus triviaux. Elle est pétillante, pleine d’entrain, spirituelle et son sourire subjugue et irradie.
Sa beauté naturelle sans fards et sans apprêts est à multiples facettes selon le profil qu’elle offre à la caméra et Schlesinger en joue comme pour nous dire : « Regardez comme nous présentons cette vie stérile de la façon la plus divertissante qui soit. » Il obtient en retour de son actrice une performance désinhibée. Julie Christie personnifiait alors une certaine attitude de nonchalance qui était dans l’air du temps dans le monde industrialisé de l’époque. A travers ce portrait iconique d’une starlette en mal de notoriété qui couche à droite à gauche avec des gens influents pour assurer sa mobilité sociale, John Schlesinger démystifie un monde factice de poses, d’affectations, d’hypocrisie et de faux-semblant. Les apparences, l’argent et le prestige ne sont pas tout. La satire sociale pointe du doigt les aberrations et les anachronismes d’une société londonienne où le conflit de classes est quasi institutionnalisé.
A l’épicentre du Londres des affaires gravite une caste d’aristocrates « nouveaux riches » que Schlesinger dépeint sans complaisance en multipliant les vignettes licencieuses à leur endroit. Il caricature leur suffisance qui les montre obsédés par la sexualité et pourtant impuissants. Les sauteries s’enchaînent comme celle du Paris existentialiste qui fait long feu en des jeux échangistes de moralité douteuse au cours desquels Diana exhibe un malaise convulsif. Incapable de réfréner sa propre insatisfaction autodestructrice, elle subit ces aspects de son monde environnemental qu’elle réprouve. Au cours de l’épisode de la soirée caritative, des enfants noirs sont grimés et perruqués en pages du 18éme siècle. Les gens de couleur sont objectivés dans les cercles snobs par cette classe de parvenus « nouveaux riches » que Schlesinger épingle et Diana se fend d’une trivialité choquante lorsqu’elle tombe nez à nez avec « deux superbes nègres » comme étant ses nouveaux voisins. Lors de cette même soirée de bienfaisance où, arborant son plus beau sourire Colgate pour la circonstance, Diana égrène les numéros des gagnants d’une loterie caritative, une douairière en fourrures et parée de bijoux enfourne, impavide, un sandwich tandis qu’un orateur obséquieux congratule servilement l’assemblée pour sa contribution généreuse dans la lutte contre le fléau de la faim dans le monde.

Capsule temporelle
Hormis le sous-texte documentaire sur l’inanité planétaire face aux enjeux de la famine tiers-mondiste, le divorce, les relations extra-maritales, la bissexualité (Diana flirte avec son photographe ouvertement homosexuel), Schlesinger émaille son film de micros-trottoirs qui interrogent le quidam londonien sur les faits de société susceptibles de le choquer au nombre desquels la prévalence de l’homosexualité, l’avortement et les engorgements de circulation. Les préjugés solidement enracinés d’une population conservatrice ressortent pêle-mêle contredisant la permissivité du film.
Un monde hédoniste totalement factice fait de postures et d’affectations où les masques tombent les uns après les autres
Le prologue du film accrédite le statut de star populaire au mannequin vedette Diana Scott qui relate ses mémoires en voix off à un biographe intervieweur anonyme. L’action du film vient démentir ironiquement la narration en voix off de Diana de façon à révéler son hypocrisie manifeste. Elle se pique d’être une jeune fille ingénue, raisonnable et honnête quand, en réalité, elle est foncièrement égoïste, malhonnête et pathétique.

Mannequin publicitaire et starlette, Diana est autant un artefact du consumérisme triomphant que les produits qu’elle promeut. Elle est désirée de la même façon et elle le sait. Elle se laisse séduire en première instance par un journaliste de télévision, Robert Gold, (Dirk Bogarde) qui la fait entrer dans des cercles intellectuels et dont elle va contribuer à briser le ménage en dernier ressort tandis qu’il est pris dans les rets d’ une relation extra-maritale de plus en plus embarrassante. Le nom de famille Gold du reporter est une allusion non voilée à « golddigger »(croqueuse de diamants). Il est facile de tromper si l’on vous fait implicitement confiance.
Révolu le temps de l’idylle idéalisée de Brève rencontre (David Lean-1946) où Trevor Howard et Célia Johnson vivaient chastement une romance amoureuse adultérine. » Je devrais mener une vie exaltante à manier le point d’interrogation? » interroge, désabusé, le reporter. « C’est toujours mieux que d’être une poitrine professionnelle ambulante « lui rétorque savoureusement la top-model. Vingt ans après comme dirait Victor Hugo, le consumérisme dicte sa loi et badinerie rime avec tromperie. On ne se marie évidemment pas avec tous ses flirts. Diana fricote en parallèle avec un chef de publicité, Miles Brand (Laurence Harvey) le bien nommé, au cynisme onctueux. Exerçant sur elle une influence pernicieuse, il lui ouvre de nouvelles perspectives de carrière dans le sérail de l’élite aristocratique mondaine.
Vide émotionnel d’une vie déréglée
La satire grinçante porte ses coups les plus durs sur « l’establishment » britannique et la jet-set branchée. La liberté sans frein affichée par l’héroïne est un écran de fumée qui cache une farce sociale où les masques tombent les uns après les autres. Le monde matérialiste et hédoniste de clinquant et de tape-à-l’oeil éclipse l’essentiel. Le générique donne la note discordante: un colleur d’affiches vient recouvrir les images de malnutrition pandémique d’enfants africains faméliques et décharnés (l’actualité criante du Biafra viendra en 1967) par le portrait « glamour » géant de Diana Scott oblitérant du même coup la crudité d’une réalité planétaire.

Durant la majeure partie du film, Diana apparaît comme froide, calculatrice, amorale et sans coeur. Elle refuse de s’engager dans une relation sérieuse; ce qui la conduit à manipuler les hommes influents amenés à croiser son chemin pour servir ses intérêts. C’est seulement au dénouement qu’elle ressent, avec une émotion non feinte, l’échec cuisant d’un mariage précipité et de convenance avec Cesare, prince italien veuf et figure conservatrice, (José Luis de Villalonga) pour qui son statut de starlette internationale est le signe extérieur de réussite sociale qui gage celle de ce mariage arrangé. Le syndrome Grace Kelly et la référence postérieure au film à une Princesse Diana remariée à un homme plus âgé refont surface qui éveillent en nous une résonance particulière plusieurs décades après la première sortie du film.
Pour couronner sa performance dans le film, Julie Christie décrochera l’oscar de la meilleure actrice qui mettra sur orbite sa carrière internationale ; damant le pion à une autre Julie (Andrews) pour « The sound of silence ».
Darling chérie sort en salles le 18 juin prochain dans une nouvelle numérisation 4K sous l’égide de Tamasa distribution.





