Dans un jardin je suis entré

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Avi et Ali évoquent l´état d´Israël.

De film en film, Avi Mograbi sonde l’état d’Israël. Chacun de ses documentaires est une question ouverte – souvent énoncée à la première personne – sur le pouvoir et les choix politiques du pays. De son aveu même, il s’agit du « poids du conflit politique que je traîne avec moi ». Dans un jardin je suis entré diffère de ses précédents travaux (Pour un seul de mes deux yeux, 2005 ; Z32, 2008…) dans le sens où le film se construit à deux : Avi d’un côté, Juif, issu d’une famille sioniste (mouvance qui revendique Israël comme un État juif) à laquelle il s’oppose ; Ali de l’autre, ami de longue date, Arabe, dont la famille a été dépossédée de ses terres après la guerre de 1948.

« Veille à mon image, d’accord ! »

Le film est ainsi une mise en scène de cet échange entre les deux amis et les deux versants de l’État. Ouvertement réflexif, le début de Dans un jardin je suis entré annonce le contrat tacite passé entre le réalisateur et son acolyte et montre Ali plein champ, Avi en amorce avec sa caméra. S’il est évidemment préparé, et issu d’une idée déjà ancienne de Mograbi, le documentaire assume une part d’improvisation et d’inconnu, se construisant au fur et à mesure de la discussion engagée : « Je ne connais pas mon rôle et Avi ne connaît pas le sien ». Longtemps, le film reste verbeux évoquant la biographie des deux participants et leur rapport à la langue : Avi ne parle que mal l’arabe, là où Ali maîtrise les deux langues par nécessité. Les témoignages sont entrecoupés de ce qui semble être des images d’archives. Il s’agit de plans tournés à Beyrouth au Liban, par un tiers puisque Mograbi n’a pas le droit d’y pénétrer. Soutenues par une voix off féminine quasi durassienne, ces images évoquent au travers de lettres la séparation d’un couple libano-palestinien par la guerre.

 

Mais le film ne prend véritablement son ampleur que lorsqu’on quitte, tardivement, la maison d’Ali et qu’est alors introduite Yasmine, sa fille. L’enfant est le pivot du film. Ali est né au moment de la création de l’Etat d’Israël et sa famille est expulsée de ses terres lorsqu’il n’a que quatre mois. En tant que tel, il ne connaît donc pas réellement le territoire perdu. Il subit et reprend à son compte la perte de ses parents dont il assume et revendique l’héritage perdu. Un parallèle intéressant pourrait d’ailleurs être tracé avec les enfants issus de la décolonisation durant la décennie suivante. Yasmine, fillette d’une dizaine d’années, elle, est la nouvelle génération, celle qui a intégré les changements et la ghettoïsation dont son père se sent la victime comme une donnée normale de l’existence. C’est ainsi des générations et des modes d’existence qui s’affrontent, notamment au détour d’une scène paroxystique sur le lieu de naissance d’Ali. Devenu parc, l’endroit est désormais interdit aux Arabes et signifié par une pancarte. Ali s’insurge tant de la règle ségrégationniste que de ne pouvoir retourner à ses origines, tandis que Yasmine prend véritablement peur de braver l’interdit. Le moment est bref mais plus révélateur que les longs discours du film.

Dans un jardin je suis entré est intéressant dans ces moments-là, quand les générations s’opposent face aux situations ou quand Avi et Ali tentent par de nouveaux mots d’expliquer leur démarche à Yasmine. C’est là, et seulement là, que le documentaire assure son rôle de transmission. Plus que le déroulement des histoires personnelles, c’est dans le rapport conflictuel entre les générations que le conflit apparaît. Plus que l’évocation du passé ou la nostalgie teintée de violence d’Ali, c’est cette interrogation du présent qui parvient à toucher du doigt le déracinement complet – géographique, temporel et moral – des peuples et la situation catastrophique d’une région depuis plus d’un demi-siècle. 

Titre original : Nichnasti pa'am lagan

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Durée : 107 mn


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