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Comment j’ai gagné la guerre (How I won the war – Richard Lester, 1967)

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Lester et Lennon partent faire la guerre à la guerre mais, trop sérieux, se perdent en route.

La présence de John Lennon dans un rôle important, des dialogues grinçants et des gags loufoques dès la fin du générique… Comment j’ai gagné la guerre donne le ton très rapidement : le long métrage de Richard Lester est l’anti-film de guerre par excellence. Une comédie se déguisant en " film de soldats " pour mieux crier son pacifisme et rire de l’armée, des manipulations politiques, du comportement viril des hommes dès qu’on leur met une arme entre les mains. Un rire anglais et, au vu du sujet – la campagne anglaise en Egypte durant la seconde guerre mondiale –, forcément noir. Pourtant, si l’on sent bien les coups de coude complices que nous donne le réalisateur durant tout le film, la réussite n’est pas entièrement au rendez vous. Le bordel ambiant qui ne quitte jamais le film, s’il lui donne sa légèreté première, finira par l’épuiser et fera se perdre des spectateurs ne sachant plus très bien où Richard Lester veut les emmener. Mais veut-il vraiment les emmener quelque part ou seulement les perdre sous le sable égyptien? Ce sable qui s’infiltre partout, rendant même imbuvable le thé des soldats anglais. Que c’est dur la guerre !

Lennon s’en va-t-en guerre

La réussite principale de Comment j’ai gagné la guerre se situe sans conteste dans l’écriture des personnages, la capacité de Richard Lester, aidé par son scénariste Charles Wood, à nous faire différencier chacun d’eux, leur donner un caractère, une vie propre. De Goodbody (Michael Crawford), lieutenant inexpérimenté haï par ses hommes comme un premier de la classe au colonel Grapple (Michael Hordern), revenant inlassablement dans le récit sans qu’on l’y invite, le cinéaste bâtit essentiellement son film autour des personnages. Aucune psychologie, mais un portrait très réussi de leur quotidien et leur vie en communauté (la façon dont ils vont se liguer jour après jour contre leur chef est l’une des plus belles idées du film). En les enfermant littéralement dans le désert égyptien, les faisant tourner en rond, les laissant marcher au milieu de mines ou à quelques mètres de camps allemands, le réalisateur américain va rendre son film de plus en plus fou, les réactions de ses soldats de plus en plus incohérentes : Goodbody demandant à ses hommes de faire des pompes dans un champ de mines ou l’un d’eux, tournant son regard vers nous et demandant à la caméra de «(..) se tirer ».
 

 

Par le traitement de ses personnages, Lester met donc dans le mille. Un élément vient pourtant parasiter ce sans faute. En effet, le personnage de John Lennon, Gripweed, va réussir à rendre bancale la construction même du film. Le réalisateur avait déjà fait tourner deux fois le Beatles, dans Help et A hard day’s night, et le rôle de Lennon dans Comment j’ai gagné la guerre n’a en lui-même rien de scandaleux. Parfaitement intégré à la bande de soldats paumés, assez bien incarné par l’îcone anglaise, Gripweed ne fait pas tache dans cette équipe de bras cassés. Tête en l’air de la bande, il contribue même à la légèreté des scènes de combat déjantées du film. Pourtant, quand Lester décide de le faire mourir, il cesse d’être Gripweed et redevient un Beatles. Il se retrouve décalé par rapport au film, semblant contredire tout ce qu’il a été auparavant. Touchant la plaie à son ventre, il s’adresse à la caméra pour y déclamer un grandiloquent « Je savais que ça allait arriver. Vous le saviez aussi. ». Oui, le film commençait à nous le murmurer depuis plusieurs scènes : tout ça est peut-être plus sérieux que l’on ne l’aurait cru.

Jouer ou faire la guerre?

A plusieurs instants, lors des quelques batailles parsemées dans le film, Lester intègre des images d’archives aux scènes qu’il a filmées. Le débarquement, un ciel noir de parachutistes… Comme le penchant réaliste de ce qui se joue réellement à l’écran. A vrai dire, rien de très important pour le récit, nos « héros » continuant à faire n’importe quoi dans le désert, sauf se battre bien entendu. Pourtant, cela devient gênant dans la dernière demi-heure, quand, de retour en Europe, de la couleur nous passons au noir et blanc. La mort théâtrale du personnage de Lennon enfonçant le clou. Où veut en venir le cinéaste? Aussi rouge que soit le faux sang, on ne tue personne avec des armes en plastique. Richard Lester ne cherche jamais à  faire oublier que tout est faux, mais va quand même, mangeant à tous les râteliers, essayer de venir chercher ses spectateurs sur le terrain de l’émotion. Quoi de mieux pour cela que d’utiliser la star Lennon les tripes à l’air ou bien le noir et blanc, qui comme chacun sait rend chaque chose bien plus sérieuse.
 
 

Le grand écart entre les soldats anglais filmés de façon très neutre, le thé à la main et les pieds dans le sable, et le finale très maniériste surprend énormément. Les plans, les cadres très agressifs que nous propose Lester dans les derniers instants, souvent visuellement très réussis, étant en total décalage. Sous ses atours bonhomme, Comment j’ai gagné la guerre aime à se prendre au sérieux. Mais au contraire d’Altman avec M.A.S.H., Lester semble n’avoir aucune compassion, aucun amour pour ses personnages qui, s’ils font partie intégrante des ressorts comiques du film, paraissent totalement vides. Peu concerné par leur sort, le spectateur ne peut alors suivre le réalisateur sur ce terrain très premier degré, et regarde la dernière partie de Comment j’ai gagné la guerre très loin de ces anti-héros qui l’avaient fait rire une heure durant. Les observant même, atterré, mourir les uns après les autres dans le gris d’une guerre jusqu’ici couleur de bac à sable. A trop faire la guerre à la guerre, Lester en a oublié de jouer. Son film y perd presque tout.
 


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