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Charleston et Vendetta

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Serbie, années 20. Les petits villages ont beaucoup de mal à se remettre de la Première Guerre mondiale qui leur a enlevé la plupart des hommes en âge de travailler et de procréer.

Le petit ovni de l’été nous sera donc venu de Serbie avec ce tourbillonnant premier film de Uros Stojanovic. Un étonnant conte moderne imprégné de folklore serbe, ayant pour thème l’hécatombe provoquée par la Grande Guerre dans le pays, même si les résonances avec une actualité plus proche et tout aussi sanglante dans la région sont évidentes.

L’ouverture est un modèle de présentation, entre la narration ludique truffée d’anecdotes et créant une petite mythologie (l’histoire des pleureuses, le Morgnoble) lorgnant sur le Jeunet d’Amélie Poulain, tandis que le visuel chargé évoque Baz Luhrmann période Moulin Rouge. Le ton alterne d’ailleurs entre humour bien excessif et ton dramatique pour manifester les effets de la pénurie d’hommes dans la région. La drôlerie vient de toutes les séquences montrant ces femmes en rut et frustrées, prêtes à se satisfaire avec un vieux débris ou se jetant telles des harpies sur le premier beau jeune homme qui passe. Cependant, le film excelle vraiment lorsqu’il cherche à retranscrire toute la mélancolie des conséquences provoquées par cette absence : jeune filles n’ayant jamais connu l’amour, villages plongeant peu à peu dans la désolation car sans enfant…

On retrouve dans ces instants-là l’identité slave propre au récit, telle cette séquence de beuveries grotesque et poignante à la fois où ,éméchées, les femmes aperçoivent les fantômes des disparus et se livrent à des étreintes imaginaires avec eux. On pense forcément au Kusturica d’Underground dans le côté fantastique et l’aspect bastringue.

La courte durée du film (1h25) pose tout de même problème, et on peut soupçonner des coupes du producteur/distributeur Europa, coutumier du fait, notamment sur les Ong Bak. Ainsi, après l’introduction exemplaire où les héroïnes sont idéalement dépeintes et les enjeux efficacement amenés, la suite s’enchaîne bien trop vite, provoquant une certaine frustration. La quête des hommes par les deux sœurs annonçait une épopée  des plus picaresques, mais tourne malheureusement assez court. Heureusement, quelques scènes du périple bourrées de fantaisies rattrapent la déception, comme la rencontre rocambolesque des sœurs avec leurs amants, ou un charleston endiablé provocant une ferveur digne d’un concert des Beatles chez la gent féminine. La mise en scène de Stojanovic (également auteur du script), pleine de bruit et de fureur, fait merveille en mêlant modernité (une foule d’effets numériques aussi réussis que surprenants dans leur utilisation) et tradition. Les entrées de champs spectaculaires, les gros plans visages hyper expressifs (le casting s’en donne à cœur joie) n’étant pas sans faire penser à Orson Welles, Méliès se voyant même convoqué le temps d’un spectaculaire tir de canon humain.

La dernière partie, nettement plus dramatique, aborde en filigrane les conflits futurs qui dévasteront le pays. La rivalité masculine des deux hommes, celles animant les femmes du village se les disputant, les héroïnes se sentant spoliées de leurs amours : toutes cette série de conflits vient rappeler à notre souvenir l’instabilité de cette région surnommée la poudrière des Balkans. La conclusion amère étonne d’ailleurs en séparant le couple le plus innocent, tandis que celui qui semblait instable en apparence s’offre une flamboyante union dans la mort dans une scène à l’image du film, excessive et poétique à la fois.

Titre original : Tears For Sale

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Durée : 85 mn


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