New-York, début des années cinquante, Therese Belivet (Rooney Mara), employée d’un grand magasin et photographe en devenir est happée par Carol Aird, une distinguée bourgeoise (Cate Blanchett). Love story féminine phagocytée par les codes moraux d’une époque prétendument moderne, le Carol de Todd Haynes revendique et brille autant que ses références Hollywoodiennes les plus prestigieuses. Celles du Grand Mélodrame de l’âge d’or. Douglas Sirk pour les flammes de la passion, contenue à l’extrême à ses débuts, portée lentement à incandescence par le jeu des couleurs et la fièvre des regards, et qui se consument devant la puissance des éléments extérieurs – poids de la société (Tout ce que le ciel permet, Le mirage de la vie). Ceux de Vincente Minelli, où la violence et la menace plane en permanence comme dans un film noir, la tragédie comme une impérieuse issue (Celui par qui le scandale arrive, Comme un Torrent). En adaptant un roman de Patricia Highsmith, Todd Haynes extrait de la plume de cette célèbre écrivaine davantage (voire trop) reconnue reconnue pour son art de l’intrigue plutôt que pour sa profondeur humaine. Alfred Hitchcock (L’inconnu du Nord Express), René Clément ( Plein Soleil), Michel Deville (Eaux Profondes) et autres avait exploité la dimension délicieusement ambiguë, voire perverse de ces récits tortueux où le destin d’un personnage se perd lorsqu’il rencontre son double. Carol capte l’âme des romans d’ Higsmith qui sont beaucoup plus troublants et riches psychologiquement que les belles adaptations sus citées.
Avec Loin du Paradis (2002), Carol forme le deuxième volet d’un diptyque d’un tableau d’une Amérique dont le vernis pudibond ne résiste pas à l’air vivifiant de la sincérité et de la passion. La flamboyance de ces portraits émane en grande partie de la maîtrise des lumières et des couleurs d’ Edward Lachman le chef opérateur qui a collaboré avec Haynes pour ces deux chefs d’œuvre. L’American Way of Life se fissure mais ne rompt pas, l’ordre et la violence réelle ou sourde prévaut malheureusement dans une Amérique qui n’entend pas voir son formatage remis en question. Dans les lieux publics, restaurants, rues, le moindre regard, le moindre geste est espionné. La retenue dans le jeu de ses deux comédiennes stars est une merveille de précision, de nuances, de douceur. Cate Blanchett développe toute sa palette de nuances émotionnelles avec une grâce infinie, Rooney Mara se hisse presque à son niveau, sans jamais chercher à attirer à rivaliser, elle met en lumière la lente évolution de son personnage beaucoup plus mystérieux et fort qu’il n’y parait. Carol et Therese s’observent, se désirent avec autant d’avidité et de latitude que la caméra de Todd Haynes nous l’autorise avec un minimum d’effets : mise en scène millimétrée, pudique – – beaucoup de hors-champs-, suggestive – importance du symbolisme . A cela s’ajoute des dialogues à double sens, la musique enivrante de Carter Burwell : Carol est un opéra majestueux et inoubliable.
Carol. Édition Collector Blu-ray 4K Ultra HD chez BubbelPop Edition. Le coffret contient entre autres un livret de 100 pages, une affiche, des cartes postales. Et les blu ray des bonus exclusifs : présentation et analyse du film, interview des comédiennes, du chef opérateur… qui rendent indispensable cette redécouverte.





