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Cannes 2019, jours 1, 2 et 3 : des films coups de poing en Compétition avec Ken Loach, Mati Diop et Ladj Ly

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Ces trois premiers jours au Festival de Cannes ont été intenses, non seulement en fréquentation qui bat tous les records cette année, mais aussi en propos de films qui secouent nos esprits, notre société, nos modes de vie. Et c’est sans doute cela, le cœur du cinéma, donner à comprendre, à voir, à réfléchir, avec intelligence, mise en scène et jeu d’acteurs et d’actrices.

Ken Loach évidemment, on connaît sa force sur les questions sociales. Mais plus surprenant, Mati Diop et Ladj Ly donnent à leur manière une vision de ce qui nous bouleverse, nous touche dans nos quotidiens. Retour en mots et en décryptages sur ces trois premiers films en Compétition Officielle.

Le maître Ken Loach avec « Sorry We Missed You »

Son Moi, Daniel Blake en Compétition il y a trois ans nous avait déjà convaincu. Ken Loach, Palme d’Or déjà, sait manier avec talent et émotions, sans misérabilisme, les problèmes qui touchent nos sociétés. Pour son nouveau film, Sorry We Missed You, du haut de ses 82 ans, il sait encore une fois cerner notre quotidien et appuyer là où c’est douloureux. Une famille vivant à Newcastle, soudée et touchante, plonge dans un enfer psychologique à cause de leur endettement. Et pourtant, les deux parents travaillent dur – en tant qu’aide aux personnes âgées ou malades pour la mère, chauffeur-livreur à son compte pour le père. Leurs deux adolescents sont intelligents mais testent leur liberté. Et c’est dans la plus grande tourmente, celle du travail qui devient un enfer au quotidien, qu’ils vont devoir se confronter à leurs propres angoisses, trouver du sens à leurs vies.

Ken Loach arrive avec brio à mener ses acteurs, tous formidables, avec un scénario divinement bien écrit, un effet crescendo dans l’angoisse du quotidien et tout ce qui peut effrayer une famille qui se bat tous les jours pour vivre. Sa force ? Encore une fois, le réalisateur britannique ajoute de l’humour, de l’amour et une vision très vraie de la société pour donner à son film une puissance narrative et une énergie folle. Rien n’est attendu, tout est surprenant et cela nous touche au plus près, c’est à la fois concernant et touchant. Un grand film, une Palme d’Or largement possible – on mise dessus pour le moment.

Mati Diop tente de nous ensorceler avec Atlantique

À Dakar, des ouvriers demandent à être payés. Quatre mois sans salaire et l’envie soudaine de prendre le large, fuir ce quotidien de misère, ces jeunes hommes tous plus solidaires les uns des autres nous embarquent dans leur Atlantique infini. Parmi eux, Souleiman, l’amant d’une jeune Ada – sublime, incarnée par Mame Bineta Sane, sera le leader de ce voyage qui prend très vite une dimension spirituelle. Et si la traversée n’était pas celle vers l’Espagne, mais celle de l’esprit ? Le film, malgré quelques simplicités et caricatures, prend tout son sens à la fin. On comprend les intentions de la réalisatrice, son point de vue et la poésie de son film. L’histoire d’amour est touchante, le propos est intéressant, la réalisation très soignée et originale ; il nous manque juste un peu de profondeur – sans faire de jeu de mots avec l’océan, et des personnages plus travaillés. Malgré ces manques, Mati Diop arrive à nous amener sur le terrain social des migrants, comprendre leurs gestes, comprendre leur quotidien et le pourquoi de leur fuite. C’est un regard précieux dans la Compétition, engagé, fort et romantique.

Ladj Ly, l’emballement médiatique pour ses « Misérables »

Hier à Cannes, son nom était dans toutes les bouches, tous les articles et sur tous les réseaux sociaux. Son film en Compétition Officielle, Les Misérables, suit Stéphane tout juste arrivé de Cherbourg et nouveau membre de la Brigade Anti-Criminalité de Montfermeil dans le 93. Très vite, il va sur le terrain difficile où s’affronte différents groupes dans les quartiers difficiles. Et lors d’une interpellation, un drone film la scène… qui n’aurait pas dû être filmée.

Pour son tout premier long métrage, Ladj Ly réussit à être en Compétition à Cannes. Rien que pour cela, c’est une réussite. Son film, à l’origine un court métrage, est un « cri d’alerte » selon les termes du réalisateur lors de la conférence de presse hier. Engagé, capable de parler des gilets jaunes et des violences policières ici à Cannes, Ladj Ly est véritablement la figure cinéaste capable de pousser à la réflexion sur notre société, nos politiques, nos problèmes actuels. Sa force, c’est sa caméra, qu’il maîtrise à la perfection, comme la direction de ses acteurs. Son film n’est peut-être pas aussi fort que La Haine à qui on a pu le comparer en amont du Festival, mais en tout cas, ses idées sont là et c’est une personnalité qui sait se faire entendre. Ça fait du bien et c’est ça aussi, le Festival de Cannes, poser les bases d’un débat étendu à des sujets de société, d’actualité.

Demain, nous vous partagerons notre report quotidien de Cannes avec Rocketman de Dexter Fletcher, Douleur et Gloire de Pedro Almodovar et sans doute Little Joe de Jessica Hausner. À demain !

 

Crédit photo de couverture : Stéphanie Chermont. 

LE FESTIVAL DE CANNES 2019 : NOS ATTENTES POUR CETTE 72E ÉDITION

 

 


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