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Bob le flambeur (1955)

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Melville évoque le monde du jeu et de la pègre dans un véritable hymne au passé.

« Montmartre, c’est à la fois le ciel et l’enfer »

Une fois de plus Bob a flambé, et au petit matin, c’est la face sombre de la ville qui s’offre à lui. Dès l’ouverture, nous déambulons dans les rues de Paris, entre la nuit et l’aurore, dans cet entre-deux qui voit le quidam partir au boulot, et Bob, rincé, rejoindre son paddock. Plus qu’un décor, c’est toute une temporalité qui est plantée. Jadis petite frappe, Bob s’est rangé et passe son temps à écumer les bars et les salles de jeu, un vrai mythe local le Bob : qu’il arpente le quartier ou qu’il soit fourré chez Carpeau (bar/salle de jeu de Pigalle), il fait partie du décor. Il est de l’ancienne école, de la pègre d’avant Seconde Guerre mondiale, celle qui avait encore des principes et un code d’honneur, la même qui braquait les banques le chargeur vide. Melville a une réelle tendresse pour « le milieu », et suivant les pas de Bob, c’est avec une grande nostalgie que le cinéaste nous fait partager l’existence de cet homme, incarnant à lui seul tout un monde sur le déclin. Si la démarche de Melville, pour vanter les valeurs morales de son héros est parfois naïve, telle cette scène où Bob, hors de lui, fait la morale à ce salaud qui a osé lever la main sur une fille, il n’en demeure pas moins que le premier tiers du film est très réussi.
 

 

Melville nous y fait vivre l’intimité de Bob, ce qu’il est, ce qu’il a été, nous partageons le quotidien d’un joueur maladif depuis la tension d’une table de jeu jusqu’à la solitude d’un appartement bien trop grand pour lui. C’est l’occasion pour Melville de balader sa caméra dans Montmartre, d’en filmer la vie, bien souvent nocturne, laquelle s’offre à nous sous la forme d’un défilé d’enseignes et de néons lumineux, les mêmes qu’on apercevra plus tard chez Godard (À bout de souffle, Le Petit soldat). Pourtant, si la rue donne ce petit air de Nouvelle Vague avant l’heure, les pas de Bob ne sont pas ceux de la liberté, ils le cloisonnent et le ramènent toujours aux mêmes endroits : la table de jeu, le bistrot, l’appartement. Ces lieux de l’enfermement permettent à Melville de mettre à profit ses studios Jenner, fraîchement acquis et qu’il utilise pour la première fois dans ce film. Il s’attache à y construire méthodiquement l’appartement de Bob et y tourne de belles scènes d’intérieurs, une affection pour le studio qui, associé à un souci méticuleux du cadrage, définissent déjà la patte du cinéaste.
 

 

Alors que nous prenons nos marques dans cette routine, Bob décide de voir plus grand. Pourquoi passer son temps aux tables du casino quand l’argent convoité se trouve plutôt dans son coffre ? Revenant à son premier amour, le banditisme, Bob se met à songer au « casse du siècle » : le braquage du casino de Deauville. C’est un nouveau film qui commence, au fatalisme de film noir des débuts succède désormais la mise en place du « coup ». Cinq ans après Quand la ville dort (John Huston, 1950), qui décortique méticuleusement la préparation d’un casse de bijouterie, Melville reprend la même formule. Bob ne flambe plus, loin des salles de jeu il cherche à financer son projet, il s’entoure d’hommes de confiance et les prépare pour le grand soir. Melville a l’idée très brillante de nous montrer un genre d’apogée de ces préparatifs, à travers une séquence nous présentant le hold-up tel que l’a imaginé Bob. Sortie tout droit de sa pensée et détachée de toute réalité narrative, cette scène constitue une sorte de répétition générale et donne à voir le casse tel qu’il aurait dû se produire. On parle bien au conditionnel puisque le braquage n’aura jamais lieu : que voulez-vous, l’époque n’est plus à ce genre d’entreprises. Le casse va foirer et comme une fatalité, si les flics sont au courant, c’est à cause du jeune Paolo, qui s’en est vanté devant une femme, Anne, laquelle trop bavarde, ne saura tenir sa langue. Pourtant Anne, jeune fille que Bob prend sous son aile, avait tout pour plaire, avec ses silences, sa façon nonchalante de répondre « Pourquoi pas ? » dès qu’on lui demande son avis, cet air malicieux et pas vraiment farouche, son personnage avait réussi à exister dans ce milieu masculin.
 

 

Mais, comme rattrapée par sa nature, elle incarnera finalement la bassesse que Melville réserve aux personnages féminins de Bob le flambeur, et viendra faire capoter tout ce que les hommes avaient savamment planifié. Chez Melville, il semble même que les considérations sur le sexe recoupent un aspect générationnel, seule Yvonne, en vieille taulière de bistrot, est mise en avant pour sa grandeur morale, tandis que les autres femmes concentrent à peu près tous les vices possibles et imaginables. Le cinéaste propose en définitive un seule échappatoire aux femmes pour acquérir une quelconque grandeur dans ce film : avoir l’expérience des années. Triste époque symbolisée par le casse final, les jeunes de la bande se mettant à tirer dans le tas après l’intervention de la police. Paolo qui s’était « mis à table » ne s’en relèvera pas, voilà une belle morale. De son côté, Bob est comme convenu à l’intérieur du casino, mais obnubilé par le jeu et alors que la soirée est très lucrative pour lui, en oublie le casse, ne voit pas l’heure et ne joue pas son rôle. Ironie du sort, c’est le jeu qui lui sauve la vie, et dans la voiture de police, on comprend que son séjour en prison ne sera qu’une formalité. Ce soir, Bob fut verni au jeu et repart avec le pactole : en bon Sisyphe qu’il est nous avons une petite idée du devenir de cet argent. Si Bob le flambeur manque vraiment de finesse dans l’étude des mœurs de ses personnages, le film présente par ailleurs un charme indéniable. À tel point que les petites maladresses de Melville disparaissent rapidement derrière le souvenir d’un film mélancolique et sincère.
 

Titre original : Bob le flambeur

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Durée : 99 mn


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