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Beijing Stories

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Beau portrait de la ville de Pékin, au message malheureusement un peu brouillé.

La Chine s’est imposée au monde comme symbole de la réussite capitaliste, tout en restant encore quelque peu communiste. Vaste programme en réalité, et très peu réaliste. Du coup, le modèle chinois se lézarde : démolitions, déplacements de population, mégapoles, chutes boursières à répétition et, bien sûr, pollution à outrance. En quelques années, elle est passée du stade de symbole à celui de repoussoir d’une certaine forme de libéralisme poussé à ses dernières extrémités. Pengfei, dont c’est le premier long métrage, a longtemps été l’assistant du maître taïwanais Tsai Ming-liang mais aussi son co-scénariste et producteur exécutif, notamment pour Les Chiens errants (2013). Lorsqu’on sait qu’il admire aussi beaucoup Elia Suleiman (Intervention divine (2002) notamment) et Zhang Yimou, on peut comprendre à la fois le sens de son film, mais surtout sa très belle mise en scène doublée d’un sens inné de la photographie ce qui, paradoxalement, nuit un peu au film qui aurait gagné à être traité de façon moins esthétisante. On sait depuis Pearl Buck, avec son roman de 1931 connu internationalement, La terre chinoise, mais aussi par d’autres penseurs et cinéastes, et même le Grand Timonier, que le cœur qui donne la vie à la Chine, c’est sa terre. Le cinéaste le reconnaît lui-même dans l’entretien reproduit dans le dossier de presse du film : « La terre est l’élément qui compte peut-être le plus dans la culture chinoise ». Pengfei a étudié durant sept ans en France et lorsqu’il est revenu à Pékin retrouver son grand-père et ses parents, il n’a pas reconnu la ville. Elle avait été transformée, agrandie, embellie dans un certain sens, mais défigurée. Sa famille avait dû subir les assauts de l’État et des promoteurs immobiliers et quitter son logement. Son film est sans doute un peu inspiré du chef-d’œuvre d’un grand cinéaste chinois du passé, Zheng Junli qui, avec Corbeaux et moineaux, avait déjà illustré la vie de Shanghai en 1949 subissant déjà les assauts d’une modernité, à travers la vie d’un immeuble voué à la destruction et à l’expulsion des ses résidents.

En 2015, la vie à Pékin est sans doute devenue pire encore et c’est pourquoi le jeune cinéaste a voulu nous faire connaître en quelque sorte les bas-fonds de cette ville tentaculaire de quelque 23 millions d’habitants, non pas les bas-fonds au sens de Gorki, mais l’envers du décor car nombre de Chinois, fraîchement débarqués dans la capitale et rêvant d’y faire carrière, s’installent dans les sous-sols de la ville pour tenter d’y créer une sorte de ville souterraine invisible, sorte de négatif de la ville de tours et de néons qui s’expose à la surface. Entre misère et cohabitation, on croise quelquefois des gens étranges, mais aussi des jeunes comme Yun qui danse dans un cabaret en rêvant d’un travail de bureau, et Yong Le, jeune homme qui vend des meubles usagés et se promène les yeux bandés une grande partie du film, comme s’il ne voulait pas voir le monde en train de se transformer. Outre l’influence du cinéma extrême-oriental, on découvre ici encore une fois l’influence subtile de Federico Fellini qui sut mieux que personne dépeindre les bas-fonds de la Rome antique et de la Rome actuelle, notamment dans les scènes où l’on découvre quelques habitants souterrains (qu’on appelle à Pékin les « beipiao », à savoir « les errants de Pékin ») menant une vie quasi-mythique (le passage sur la mort du poulet rappelle Satyricon (1969) ou Agence matrimoniale (1951)) ou, lors des inondations des sous-sols, la scène ne va pas sans évoquer la villa romaine dont les fresques se perdent à jamais dans Fellini Roma (1972).

 

Beau film certes, mais qui manque peut-être un peu de rythme ; quasi hypnotique, ne perdant pas le point de vue de l’amour entre ses deux personnages, Beijing Stories marque pourtant l’imaginaire du spectateur, comme une sorte de breuvage qui fait considérer maintenant différemment la modernité que certains appellent de tous leurs vœux. L’esprit de lucre qui mène le monde capitaliste s’incarne dans l’allégorie du vieux couple qui rêve d’obtenir une maison donnant sur un lac. Pengfei analyse ainsi la situation de ces personnes arrachées à leur maison, à leur terre en quelque sorte, et qui en souffrent : « L’acteur Zhao Fuyi qui joue le vieux Jin est la parfaite incarnation d’une époque, il sait avoir le comportement fougueux de l’indigné, tandis que son regard exprime une douloureuse résignation. […] L’actrice qui joue la femme de Jin est ma propre mère ! Elle a elle-même vécu les affres du relogement, ce qui fait qu’elle donne à l’expression du personnage une dimension de vérité toute particulière. » Comme le dit si bien à son tour Marie-Pierre Duhamel, spécialiste du cinéma chinois : « Le rêve chinois n’existe que pour certains, au prix des souffrances du plus grand nombre. » Dommage que le film oscille trop souvent entre constat social et histoire d’amour sans dimension romantique.

Titre original : Underground Fragrance

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Durée : 75 mn


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