Barabbas (Barabba, 1961)

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« Barabbas » ou l’histoire d’un homme.

Le peuple de Jérusalem choisit de libérer le bandit Barabbas (Anthony Quinn) et Jésus de Nazareth meurt sur la croix. Le péplum biblique de Richard Fleischer débute par ce choix de sauver la brute, de donner une nouvelle chance à l’ivrogne et de laisser mourir celui que l’on ne verra qu’à peine et qui se dit fils de Dieu. L’ombre qui tournera autour de Barabbas durant tout le film naît de ces premières minutes, quand la passion redonne vie à celui qui se pensait déjà condamné. Cette ombre n’est aucunement le fantôme de celui mort à sa place mais ne cessera pourtant jamais de hanter Barabbas. Elle est un mélange de culpabilité, de solitude et d’amour perdu. Richard Fleischer ne quittera jamais son personnage principal, suivra où qu’elle aille sa silhouette imposante et si l’homme au fond reste le même, son image de brute ne cessera de s’atténuer ; le sens de son nom se transformera. Plus que les paysages qui changent sans cesse autour de lui (Jérusalem, une mine de souffre, l’arène d’un cirque romain), la vie de Barabbas défile sur son visage, témoin d’une vie qui passe coûte que coûte. Filmer Barabbas c’est filmer celui qui habituellement reste hors-champ ; hors Histoire(s). S’intéresser à sa vie, c’est s’intéresser à celle du coupable idéal, d’un second Judas tout aussi meurtrier que l’autre. Dans ce qui est l’un de ses films les plus touchants, Richard Fleischer s’appliquera à ne filmer qu’un homme.
 
 

 

Ainsi, très tôt le cinéaste commence par se tourner vers Rachel (Silvana Mangano), la femme censée l’attendre après sa libération ; son amour. Convertie à la nouvelle religion durant son incarcération, désormais reflet de sa culpabilité, c’est une femme changée que retrouve Barabbas. Le monde se transforme autour de lui, il entend ceux qui parlent de renaissance et de grands projets mais lui sera confronté à ces changements par de petites choses et par le dérèglement de certains gestes anodins : Rachel ne l’aime plus et ne veut plus sentir ses mains sur son corps. Richard Fleischer fait faire à Barabbas des milliers de kilomètres, nombres de rencontres qui lui donneront une nouvelle image de lui et du monde mais les retrouvailles ratées avec celle qu’il aime le transformeront bien plus encore. Qu’importe qui était celui mort à sa place car ce qui compte vraiment est celle qui se trouve là, devant lui et qu’il ne peut plus étreindre. La femme qu’il aime souffre de par sa faute et lui ne sait plus quoi faire car il est déjà trop tard ; elle comme lui ne sont plus les mêmes. Après avoir laissé Rachel, tout ce que filmera par la suite le cinéaste se dessinera avec le souvenir de cette déchirure.

Si l’épopée en Technicolor est bien là, de même que les costumes et les décors de péplum, le film de Richard Fleischer ne semble exister que pour se blottir sur lui-même, jusqu’à ne se faire qu’intimiste et tragique. Les étouffantes minutes enterrées dans la mine, l’étrange éclipse sur le Golgotha, l’antichambre de l’arène sont autant de scènes où le monde se replie autour de Barabbas comme s’il en était le centre. Richard Fleischer raconte l’histoire d’un homme qui restera seul jusqu’à la fin de sa vie et toute la compassion que Barabbas n’arrive à trouver autour de lui, le cinéaste lui accorde. Rarement Anthony Quinn n’a été filmé avec autant de douceur et toutes les erreurs qu’accumule son personnage lui seront ainsi instantanément pardonnées. Barabbas vit jusqu’à perdre son nom ; jusqu’à devenir ce qu’on lui a toujours interdit d’être. Barabbas vit jusqu’à ce que Richard Fleischer tienne sa promesse : le laisser n’être qu’un homme.

Titre original : Barabba

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Durée : 137 mn


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