Ayse

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Il était une fois… Dans le sud de la Turquie, Ayse, une pompiste, s’occupe de son frère Ridvan, qui est trisomique, alors que leur père se meurt à l’hôpital ; malgré la charge que cela représente, elle tente de vivre sa vie comme tout le monde, et donc de lutter contre la pauvreté rampante. De tous […]

Il était une fois…

Dans le sud de la Turquie, Ayse, une pompiste, s’occupe de son frère Ridvan, qui est trisomique, alors que leur père se meurt à l’hôpital ; malgré la charge que cela représente, elle tente de vivre sa vie comme tout le monde, et donc de lutter contre la pauvreté rampante. De tous les plans du film, l’actrice incarnant Ayse, la célèbre (en Turquie) Binnur Kaya, est la première raison de la réussite de l’œuvre. Tout son talent consiste en ce qu’elle parvient à associer un jeu sentimental subtil, tout en intériorité, constituée de regards ou d’allusions utiles à signifier les désirs de son personnage sans jamais les énoncer, à un jeu corporel physique et expressif, par instant à la limite de la pantomime. Cette dernière façon d’interpréter représente, elle, l’impact concret de ses conditions de vie et peut d’ailleurs parfois amener à associer l’aspect de l’héroïne à des figures picturales issues de l’expressionnisme, tel le personnage du cri de Munch.

Tous contre tous

Cette combinaison de deux tendances d’interprétation, qui apparaissent toutes deux comme naturelles et spontanées chez l’interprète, permet de caractériser un personnage à cran, déchiré entre le devoir familial et les désirs intimes propres à chacun, écartelé entre l’insensibilité d’une société mise à l’épreuve par une crise économique persistante et les gens de bon cœur qui, contre toute attente et dans une forme de retournement de situation, aide là où l’on s’attendrait à ce qu’ils abandonnent. L’ironie résidant dans le fait que les désirs inassouvis ou inavoués d’Ayse, comme ceux des divers rôles secondaires, normalement atteignables dans toute société fonctionnelle prennent ici, du fait de la situation sociale, des allures de fantasmagories.

Du néo-réalisme en Turquie

Les partis pris précités génèrent une authentique profondeur au personnage principal, ainsi qu’une subtilité qui désamorce toute forme de manichéisme (d’autant qu’Ayse ne fait pas toujours les bons choix) ou de mélodramatisation. Soit une construction scénaristique qui pousse le public autant à la réflexion qu’à l’empathie. L’ensemble est accentué, et la crédibilité renforcée, par le recours à un véritable acteur trisomique pour le rôle du frère (membre de la famille du réalisateur Necmi Sancak) qui donne un cachet documentaire ou néo-réaliste à cette œuvre. Par ailleurs, la frontalité avec laquelle est abordé ce dernier thème (les difficultés qu’implique la prise en charge d’un trisomique sévère) de façon crue, clinique, mais à bonne distance, jamais gratuite ou voyeuriste, permet de sensibiliser sur les défis de ce handicape de façon percutante. Cela confère aussi au jeu de notre interprète principale un caractère de performance artistique.

Le facteur asiatique

Intelligemment, l’auteur tourne son film dans un format très large, avec une grande profondeur de champ. De sorte que si l’héroïne s’inscrit en permanence au premier plan, ses diverses connaissances, la position de leurs corps, ainsi qu’une floraison de détails de l’environnement (une station-service perdue au milieu de nulle part) pullulent dans chaque plan. Proche à ce titre de cinéastes japonais tels Kurosawa ou Kobayashi, ce type de scénographie est d’une redoutable efficacité pour étouffer son public et créer un sentiment d’enfermement en extérieur. Un sentiment qui émane notamment de la rigidité des places des personnages dans le cadre et qui explicitent donc indirectement les rapports de forces qui se jouent au sein de la société turque. Ce qui contribue à la portée politique et sociale du film. Ponctuellement, cette critique politique se fait plus frontale, notamment lorsque la volonté de déresponsabilisation d’un État, faisant tout pour faire reposer ses prérogatives sur les épaules des citoyens qu’il est supposé protéger, est le cœur d’une séquence.

À l’os

De plus, si décors et situation sont réalistes, l’auteur à l’intelligence de recourir à un éclairage coloré qui tend vers le baroque, et qui nimbe chacune de ses scènes de coloris ou de tons de couleurs spécifiques, esthétiques, utiles à souligner les émotions et sensations de ses personnages comme l’ambiance des milieux traversés. Ainsi, Ayse évite intelligemment l’écueil du naturalisme plat et prétentieux, pour acquérir une forme de lyrisme poétique enrichissant. Un lyrisme qui trouve d’ailleurs lui aussi un écho intéressant avec le jeu de l’actrice : là ou elle combine expressivité corporelle et intériorité, est ici combinée réalisme (par le décor) et symbolisme (par la lumière), ce qui confère à l’œuvre une dimension organique.

En ligne

Ajoutons ceci : l‘absence de musique durant le déroulement du film, ainsi que l’économie des dialogues, en accentue tout à la fois l’âpreté et la beauté, contribue à l’immersion, et projette le public dans un univers sur le fil, toujours sur le point de s’effondrer, mais dont la subsistance est permise par l’humanité, le courage, des individus qui s’y débattent. Enfin, outre les qualités précitées, complétons avec le fait que cette brillante première œuvre parle d’une Turquie par trop méconnue par nos latitudes, ce qui constitue une raison supplémentaire d’aller la voir d’une manière ou d’une autre. Bien qu’il ne soit pas encore sorti sur nos écrans, malgré son tabac dans divers festivals turcs, Ayse est toutefois disponible sur aysefilm.com, ce qui est déjà cela.

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Durée : 1H 17 mn


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