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Arnaud Desplechin : le cinéma ou la pensée concrète

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<< Il n´y a rien de plus concret que la pensée ! >> déclarait Arnaud Desplechin. << La preuve par le cinéma. Jusqu´à l´invention du cinéma, on ne savait pas à quel point la pensée était concrète. >> Chez ce réalisateur qui tient une réputation d´intellectuel, démentant tous les a priori que cette notion provoque, le sort physique de la réalité et sa matière propre occupent une place de prime importance. Et, outre toutes les finesses de ses métrages, c´est sans doute parce qu´il filme les gens et les choses à bras le corps, parce qu´il colle à leur réalité physique, que son cinéma dégage une telle force.

De son travail avec Arnaud Desplechin, le directeur de la photographie Eric Gautier dit qu’avec la caméra, il s’agit de voir l’idée dans le cadre : « Ce n’est pas une démarche intellectuelle, il doit en faire l’expérience concrète, sensuelle. » Et quand Arnaud Desplechin parle de ses films, on remarque que son vocabulaire est souvent très physique, qu’il parle de la famille comme d’un bon terrain ou qu’il se décide à salir un personnage pour accepter de faire du cinéma. Dans ses films, un conflit n’a rien d’abstrait, il peut d’ailleurs se solder par une lutte physique (La Vie des morts), un échange de coups (Un Conte de Noël), une balle tirée, un œil crevé (Léo, en jouant « Dans la compagnie des hommes » ; La Sentinelle). Une présence, c’est, par exemple, dans Ma Vie sexuelle ou Comment je me suis disputé, celle de Jeanne Balibar face à Mathieu Amalric dans une classe, qu’il faut arracher de force.

Son premier métrage, La Vie des morts, se concentre autour du suicide d’un jeune homme. Personnage central mais qui restera toujours absent, entre la vie et la mort dans un hôpital où les protagonistes se rendent, mais où le spectateur n’est pas emmené. Personnage central qui rassemble autour de lui la famille et amène un étrange regain de vie dans la maison. Les cousins se retrouvent, déplient les lits, échangent blagues et souvenirs, se chamaillent dans le salon, se roulent dans l’herbe, jouent au foot comme si au contact de la mort la vie devait exulter. Personnage central, à moins que ce ne soit la jeune fille, interprétée par Marianne Denicourt, qui ouvre et referme le film, éprouvrant d’abord sa fécondité, puis subissant une fausse couche juste avant d’apprendre que le jeune homme est mort. De manière un peu artificielle, certes, son trouble est physiquement représenté. Le suicide du jeune homme, quant à lui, ouvrira deux voies dans les dialogues : le lien avec sa parenté  dans le sang duquel la folie semble couler depuis des générations, et les longs commentaires sur la trajectoire de la balle qui a traversé la chair de son cerveau.

Ce premier métrage inaugure avec force nombre d’aspects propres au cinéma d’Arnaud Desplechin.

Tout d’abord, ce qui fut immédiatement reconnu par les cinéphiles : l’impression de troupe dans une mise en scène où les corps se mêlent aux paroles et qui puise directement dans la vitalité et la spontanéité des acteurs. Le cinéaste excelle dans la représentation des groupes, groupes constitués d’individus qui conservent chacun une identité propre et forte. Leur présence s’impose et compose ce charme propre au cinéma d’Arnaud Desplechin. Comment je me suis disputé tournera autour des amis, du cercle universitaire, Un Conte de Noël reprendra le thème de la famille.

Ensuite, la question du lien filial, développé de film en film, depuis Léo en jouant « Dans la compagnie des hommes », où adoption et paternité jouent une étrange partition sur le thème de la succession et de la reprise d’entreprises, en passant par Rois et reine et le magnifique personnage de Nora, qui se bat pour que son fils porte le nom de son père décédé avant sa naissance, ou le dialogue joué par Mathieu Amalric expliquant au petit garçon pourquoi il ne peut pas remplacer son père, jusqu’à Un Conte de Noël, une pure histoire de famille. Le lien du sang, qu’on ne choisit pas, qu’on ne maîtrise pas, qui s’impose à nous, que nous transmet-il ? Et on pense à la voix d’Emmanuelle Devos prononçant ces magnifiques mots dans Comment je me suis disputé : «Je suis ton enfant. Suis-je coupable ? Peux-tu me pardonner ? »

Enfin, et de manière non exhaustive, bien sûr, l’omniprésence du corps. Ce corps qui saigne chez les femmes au moment des règles. Ce corps qui peut être mort et réduit à une tête momifiée que l’on essaie de décrypter à l’aune du bistouri dans La Sentinelle. Ce corps qui gît sur un lit d’hôpital, frappé de cancer. Ce corps qui se dénude, qui chute, qui se prolonge en œuvre d’art, peinture ou pièce de théâtre. Ce corps qui pourrait être suspendu à une corde, qui se noie dans l’alccol, s’écroule et se relève, tourne en rond, titube, s’affaisse, hystérique ou imposant. Ce corps qui porte en lui toute l’histoire familiale et lutte pour trouver sa propre voie, dans une direction plus ou moins inconnue.

Arnaud Desplechin affine son style au fil de ses métrages. Ses métaphores n’auront plus rien d’artificiel et seront complètement intégrées au récit, avec de plus en plus de richesse et de créativité. La voix off, forme de narration explicative rajoutée par dessus, à la troisième personne dans Comment je me suis disputé, à la première personne dans Rois et reine, dans Un Conte de Noël ne raconte que la trame fondatrice et passée de l’histoire familiale et dans l’histoire présente est remplacée par une adresse directe des personnages à la caméra, c’est-à-dire aux spectateurs. La lettre écrite par le frère banni touche avec éclat au cœur du drame familal. Tout coule dans les dialogues et la mise en scène et le cinéaste s’en donne à cœur joie, redoublant d’ingéniosité dans les situations, offrant aux acteurs des rôles brillants et d’une incroyable vigueur.

Un Conte de Noël est sans doute le métrage qui illustre le mieux la phrase d’Arnaud Desplechin sur l’aspect concret de la pensée révélé par le cinéma, le métrage où le corps et l’esprit jouent un duel à l’issue duquel ou tous deux périront, ou tous deux seront sauvés. En fait, c’est simple, tout dans le film transite par le corps, le sang, la moëlle. Le cancer, dont est mort le fils aïné et qui frappe à nouveau la mère, va redistribuer les rôles au sein de la famille et la greffe nécessaire innerver d’un sang nouveau les sentiments. Il s’agit d’accepter ou d’offrir la moëlle osseuse. Dès lors, le mot compatibilité se substitue au mot amour. Au début du film, le personnage de Catherine Deneuve annonce l’intrigue : « Cette année, grâce à la maladie, la famille va à nouveau se réunir. » Puis, quand elle déclare à son fils qu’elle ne l’a jamais aimé, Mathieu Amalric, qui joue Henri, lui rétorque aussitôt avec triomphe : « Mais j’ai gagné, tu as une leucémie et je suis en parfaite santé, et tu as bien besoin de ma moëlle ! » Au final, lorsque la greffe a lieu, elle plaisante au sujet des hématomes apparus sur ses bras : « Tu vois, mon corps ne te supporte pas, je rejette déjà tout ce qui vient de toi. » Ce qui vient du ventre, et ce qui y retourne : ce qui revient au ventre.

Et peut-être parce que le corps est si présent, à moins que ce ne soit l’inverse, la métaphore et le mythe ressurgissent. A la fois originel, évident et inexpliqué, le mythe incarne ce qui est présent et nous échappe à la fois, ce qui touche au plus profond de l’humanité. Les représentations mythologiques sont toujours très concrètes et imagées. C’est, par exemple, pour les dieux, l’occasion de prendre des formes animales afin d’assouvir leurs désirs. Dans Un Conte de Noël, la grande sœur Elizabeth, qui a banni son frère de la famille, évoque une métaphore, mais elle ne sait de quoi, tandis que son frère a l’impression de vivre au cœur d’un mythe, mais il ne saurait pas lequel également. Nous sommes au cœur de l’homme, de ses fantasmes, de ses désirs, de ses pulsions. Et puisque la pensée s’est faite corps, Arnaud Desplechin s’amuse à insuffler de la pensée dans les corps et donne des noms mythologiques à ses personnages. Le père est Abel, qui fut tué par son frère Caïn. Eve a alors un autre fils Seth, l’ancêtre de Joseph. Dans le film, Joseph est le premier de la lignée à mourir et c’est Elizabeth qui tue son frère Henri, deux noms de rois et de reines. Catherine Deneuve incarne la mère Junon, l’épouse de Jupiter, reine des dieux et du ciel, symbole de jeunesse et de fécondité, mais aussi célèbre pour sa jalousie et son caractère destructeur. Le neveu est Dédale, qui créa le labyrinthe du Minotaure et donna à Thésée le fil d’Ariane pour en sortir. Paul Dédalus est à la fois perdu et amorce de solution. Et pourquoi pas pressentir en Faunia le passage d’un petit faune…

La métaphore au cinéma présente de manière concrète une idée, elle donne à voir cette idée, que ce soit par une mise en scène ou à travers une personne ou un objet. Dans Un Conte de Noël, la métaphore se confond totalement avec la réalité vécue, puisque la maladie est bien réelle et pourrait aussi bien exister sans que ne s’y rattache aucun symbole, tandis que le film ne pourrait pas exister sans elle. A propos de son film Les Deux Anglaises et le continent, François Truffaut déclarait : « Ce n’est pas un film sur l’amour physique, c’est un film physique sur l’amour. » Arnaud Desplechin a exprimé son admiration pour ce film et il est intéressant de mettre en parallèle leurs métaphores. Quand Arnaud Desplechin veut « tordre le cou à la vie » dans Comment je me suis disputé, François Truffaut entreprend de « presser l’amour comme un citron », deux expressions et intentions très physiques. Les Deux Anglaises commence par une voix off qui décrit le sentiment du personnage interprété par Jean-Pierre Léaud : « Lorsque la jeune Anglaise releva sa voilette, Claude eut l’impression d’une nudité pudique et charmante. » Dans Comment je me suis disputé, Paul tombe amoureux de Sylvia lorsqu’il la surprend nue dans les vestiaires de la piscine. Tandis que le cœur de Claude oscille entre deux jeunes filles – encouragé par la voix de deux fillettes, il tombe de la balançoire et se casse une jambe : métaphore d’ouverture du film Les Deux Anglaises, puis, entouré de statues de femmes nues, encouragé par Ann, il abandonne sa canne et remonte les marches du Musée Maillol -, dans Comment je me suis disputé, Paul est pris dans un triangle amoureux qui oppose deux garçons à une fille. Comme Ann avec Claude et Muriel, son meilleur ami semble l’avoir poussé vers Sylvia, mais dans ce triangle, il est le seul à ne pas jouer. Il fait une chute fracassante dans les escaliers de l’université de Nanterre. Et Sylvia ne le relèvera pas. Ils jouent au mikado, fragile édifice qui peut s’écrouler à tout moment, sans qu’il ne tire son épingle du jeu, tandis qu’elle est étendue nue, plus belle qu’aucune statue.
 

Dans les films d’Arnaud Desplechin, les chutes sont un sommet à la fois très drôle, spectaculaire, physique et métaphorique. Que ce soit Mathieu Amalric dévalant de tout son long les escaliers de Nanterre sous le regard médusé des étudiants, ou encore Mathieu Amalric tombant d’un bloc dans le caniveau alorsqu’il s’apprête à traverser la rue. Une métaphore se glisse bien toujours derrière cet effondrement tragi-comique du corps. Mais le rire qu’il suscite en nous est tout bergsonien. C’est la masse physique et la mécanique des êtres qui l’emportent. Et puisqu’il nous faut nous aussi trouver une chute à cet article, nous terminons, avec un peu de facilité, soit, sur ces images hilarantes de chutes mémorables et sur l’aspect physique du cinéma qui fait le plus rire la pensée du spectateur.

 


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