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Adieu Paris

Article écrit par

Edouard Baer, l’art de faire mouche ?

Dans un café mordoré, dans un Paris désuet, dans un passé vivace et une imposture de ton et d’esprit, les personnages d’Adieu Paris, se retrouvent, s’embrassent ; se lamentent sur leur sort, sans jamais faire vraiment cas de leur tristesse. 

Avec Adieu Paris,  Edouard Baer, prend la comédie musicale en joue, et tient tête haute au nouveau West Side story de Spielberg. Mais la partition rythmique du film, se fait plus singulièrement à grands coups de mots, de dialogues débordants, d’expressions dégoulinantes, d’acteurs à voix,  charmeurs, dans le but d’adresser, à eux ensemble et à nous tout seuls la seule et même question : où se trouve la médiocrité ? Où peut-on et doit-on placer notre pitié ? 

Car si un drame frappe le film de son sort, c’est avant tout celui de ne pas ou de n’avoir pu trouver réconfort dans l’entre soi parisien, cercle privilégié de vieux adeptes de la fulgurance, de vieux Cyrano en galère à qui il ne reste maintenant plus que le nez pour pleurer. 

Le temps leur a indéniablement ravi leur force, leur vigueur se fait plus veule, leur humour est mal entendu, mal formulé, divulgué vulgairement sans plus de tendresse pour les auditeurs, sans une réelle attention pour l’autre, au point que le dégoût s’immisce vicieusement dans chaque relation, dans chaque esprit tourmenté qui vient chercher refuge chez les autres. Baer interroge notre rapport au groupe, notre perte dans l’autre, un oubli trompeur qui nous exporte, nous éparpille, nous disperse dans chaque représentation que le commun ou l’ami se fait de notre personne. Alors on parle, qu’il y a t-il de plus salvateur pour stimuler l’imagination de l’auditeur qui nous renvoie, selon nos accents, mille images de notre ego ? 

Et lorsque Benoit Poelvoorde pénètre dans cette antre de la bienfaisance, il fait tache. Il ridiculise de sa lourdeur ceux qui dans leur bonne grâce, auraient pu l’accepter à leur table, et leur fait apparaître assez brutalement leur propre vacuité. Pierre Arditi, sûr de son bon droit, se fait donc gardien du temple et jette ce mal autre hors de leurs vues. 

Faire Mouche

Déjà avec Ouvert la nuit, Edouard Baer faisait l’éloge d’une nostalgie bien parisienne, d’un mode d’existence décalé, assimilable au théâtre. La représentation est toujours au cœur de l’enjeu de vie de ses personnages qu’il met doublement en scène. Ici, elle se fait la condition première pour être accepté dans ce groupe d’hommes, quand bien même ce qui condamne un à un ces hommes, les laissant se débattre dans le floue de leur existence, reste avant tout leur bavardage. 

Cette opulence de mots s’accompagne de maladresses séniles et d’une médiocrité si fortement assimilée par ceux qui forment ce cercle de privilégiés, que viennent poindre tour à tour à leurs yeux et leurs joues les rumeurs d’une dépression implicitement partagée. Mais, cette retrouvaille de personnalités ne se fait pas sous les mêmes hospices pour tous ses participants. Alain, devenu mal entendant, encouragé  par son aide soignante à se rendre au rendez-vous annuel, essuie une déception terrible, et se fatigue de cette mascarade du bon goût. Alors qu’il espère encore y voir des amis, il retrouve, sans réelle surprise, un groupe de fous, incapable de parler avec raison et entendement, incapable de s’accommoder de ses pauvres oreilles. Depardieu lui, n’ira même pas. On le voit hésiter tout le long du film, puis esquiver le départ que sa fille ne cesse de presser. 

Cette lourdeur de corps, cette maladresse affichée, il ne saura la déplacer jusqu’à eux, de peur sûrement que les moqueries fusent dans un savant mélange de complaisance et de dérision. Ils ne sont plus faits pour cela, et ils le savent. 

 

Les initiés

Le rituel est méticuleux. Chaque année un élu est choisi pour intégrer le cercle prisé des hommes de bons mots, et malheureusement pour Benoit Poelvoorde qui a cru, à tort bien sûr et surtout de travers, que lui serait le candidat attendu, il est rejeté. Dès son entrée dans le café, un silence de plomb tombe d’un ciel peu gracieux, et le pauvre comique se retrouve affligé derrière le comptoir dans l’espoir idiot que l’on se penche de nouveau sur son cas, qu’on le siffle de l’autre bout de la table. Mais bien sûr une erreur n’est que le prolongement infini du fauteur, et ces hommes ne sauraient tolérer le mauvais goût. Par contre, on congratule Yoshi, nouvel adepte, accepté dans le cercle sans mot dire; absolument muet, donc détonnant, mais dont l’aura impose une résistance à toute cette mascarade. Lui préfère manger sur le compte des autres, et n’en a finalement que faire de leurs balivernes dans la mesure où il est apte à les comprendre. 

Et puis, il manquait Edouard Baer, invité à la place de Poelvoorde pour rejoindre le cercle. Un baratin vide, ou plein reste ce qu’il a de plus personnel en tant qu’acteur, faire de son corps une machine à parler sans avoir besoin de n’exprimer quoi que ce soit d’autre que justement cette gêne du mot. La pitié se fait sentir lorsqu’il rejoint son ami au comptoir, les envahit même entièrement comme un flot de tristesse qui jaillirait du plus profond de leur ridicule, au point qu’ils en restent un moment seulement muets. 

Double rôle

Ce qui renforce les enjeux pathétiques du film, c’est leur troublante ressemblance avec la réalité. Les acteurs expriment une nostalgie qui leur colle assez bien à la peau, étant donné que tous apportent avec eux le gage de leur légende, sans pour autant répondre à ses exigences. La conscience de n’être plus désirable et désiré par le cinéma, est la tragédie qui sous tend tout le scénario. Ce que l’on appelle communément les têtes d’affiche se savent si bien dépassées par leur propre auto-dérision qu’une réelle tristesse se dégage de leur mise en scène, lorsque la comédie apparait comme seul moyen viable pour combattre et repousser la mort. Leur image, ils ne savent que trop bien la contrôler au point qu’eux mêmes pensent un instant pouvoir y échapper. Ainsi, Bernard Le Coq, grand séducteur de dame, a besoin de jouer selon ses règles, charmant la jeune serveuse qu’il se sait de toute façon incapable de conquérir, à peine y croit-il vraiment. Mais il s’agit d’un jeu, et personne ne l’ignore. Chacun joue incessamment le rôle qui lui a été attribué par le cercle, microcosme symbolique du cinéma français, au point que ma critique est frappée de manière récurrente par le trouble du patronyme. Comment dois-je les appeler ? Arditi et Depardieu ou Jacques et Michael ? 

Où sont les femmes ?

Une interrogation demeure. Dans cette contemporaine France de l’égalité homme-femme, quelle place peut décemment tenir ce cercle d’intellectuels s’il n’accepte aucune partie féminine ? N’est-il pas déjà en soi fantasque ? Parce que Edouard Baer fait tout de même la part belle aux rôles féminins avec Adieu Paris! , donnant à Isabelle Nanty une (nouvelle) occasion de s’épanouir en tant qu’actrice et de pallier au pathétisme de son mari filmique. 

Là justement où les rôles sont renouvelés, redistribués, c’est chez les femmes qui incarnent ce qu’elles n’ont que peu été auparavant, rien de leur double de vie, et répondent ainsi aux impératifs masculins en les inversant. Elles sont leurs charmantes serveuses, leurs infirmières, leurs filles et leurs épouses, mais elles s’abstiennent bien de rester pétrifiées dans ces places trop bien pensées et agencées pour elles. Leur mouvement partagé est celui d’aider avec tendresse et attention l’homme qui leur est proche à se rendre compte de sa propre incapacité à se fondre dans une place qui n’est pas la sienne. 

Elles ont, en résultat de l’exclusion de ce cercle, la clairvoyance de le juger, de le mesurer face à ses hôtes en difficulté. Ce qui faisait fête autrefois, elles le savent bien, apparait maintenant comme déliquescence des passions. 

Vieillir au cinéma:

Peu de films s’intéressent en effet à la dégradation résultante à l’âge, à l’après beau. On préfère bien plus le teen movie, que le film de chambre. Mais si seulement les personnages savaient qu’ils ne participent plus à la mode du temps. La valeur du film est de capter ce qui échappe encore plus ou moins à la conscience de ces hommes: leur vieillesse. Ils la savent sans encore la comprendre. Bien sûr, ils en parlent constamment, la sentent arriver, la connaissent déjà un peu en eux, mais ils évitent expressément de la mesurer et encore moins de la prendre pour amie. Elle est, de la même manière que Poelvoorde, jetée au bar, loin des yeux loin du coeur. Alain, seul personnage qui l’accepte, tend davantage à en comprendre les mécanismes de sa beauté qu’elle apporte aussi avec son déroulement. L’espoir réside ici dans l’acceptation d’un fait, tandis que le dénie, la vitesse, le peu de considération pour soi amènent au dessus de ces hommes de Paris le nuage d’une pitié sans fond. 

La règle du jeu

Peut-être que la parallèle avec le culte film de Renoir parait vulgaire et redondant, mais il résiste tout de même bien à la critique. Car, de la même manière que Renoir, Baer vient faire intervenir le théâtre dans la vie, la vie dans le théâtre, au point que l’incertitude de ne plus se savoir jouer ou non, le fait indéniable de ne plus être capable de se situer, à l’exception de quelques personnages, font se noyer ces hommes dans l’illusions d’un travail d’orfèvrerie du drame. 

Et puis, le dispositif même du film est très inspiré d’une mise en scène théâtrale. On remarquera l’attention portée aux entrées, le combat de la voix, l’unité de lieu avec quelques furtifs accros, l’unité de temps, les apartés, tout un langage de géographie humainement scénique.

Ce qui est à regretter, c’est peut-être justement cette appartenance trop vive à la scène qui empêche parfois le cinema de faire son oeuvre. Ainsi, la caméra se plie aux désirs des mots, bien plus qu’à ceux des corps, multipliant les champs contre champs, les plans pratiques plus que tactiques, courant après les acteurs. Mais il semble que de toute façon ce soit une forme qui convienne très bien au fond. 

 

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Durée : 96 mn


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