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A l’origine

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Un homme vivant de petites escroqueries se retrouve propulsé à la tête d’un chantier abandonné deux ans auparavant. Adapté d’un fait divers, le film de Giannoli emballe, emporte et se démarque par son ambition, son ampleur et sa réussite. Grandiose.

Il est toujours très délicat de parler d’un grand film lorsque le temps n’y a pas encore exercé son emprise, fait ombrage sur certaines choses et éclairci d’autres. Certitudes, impressions, digressions viennent entamer ce sentiment premier. À l’écran, on se rend rapidement compte de ce qu’il provoque : la reconnaissance intuitive d’un vocabulaire que l’on a déjà vu, mais rarement pour exprimer une histoire aussi riche, et surtout une histoire aussi « française », tracée dans son paysage, ancrée dans sa petite ville de province et dont le mensonge principal du héros se répand comme une contagion dans la narration et les images.

A l’origine, ce serait une sorte d’Emploi du temps (Laurent Cantet, 2001) revisité, la dimension épique en plus. Car de la fable intimiste ou de l’aventure collective, on ne saurait dire laquelle des deux décrirait le mieux le dernier Giannoli, tant les deux registres fonctionnent. Le réalisateur de Quand j’étais chanteur dose savamment ce va-et-vient de l’un à l’autre, passant d’une scène de randonnée dans la campagne avec ses deux acteurs principaux, à celle de l’inondation du chantier avec une science consommée des temps forts et des temps faibles de son intrigue.

Cependant, on pourrait se méfier de cette amnistie que donne Xavier Giannoli à son personnage, patron voyou se retrouvant pratiquement dédouané par l’être profondément humain qu’il dissimulait, la dissimulation étant le principal enjeu thématique et esthétique du film. La fausseté, le déguisement, la survie, traités comme occupations de tous les instants, sont rendus visibles dès les dix premières minutes du film, brillantes. Les thèmes durent, évoluent et s’épanouissent par le dialogue qu’instaure Giannoli entre texte et image, l’un venant éclairer l’autre, le contredire ou créer une ambiguïté salutaire, servant une cohérence d’ensemble peu commune. On pourrait également se méfier de ce sur quoi repose la principale réussite du film, cette empathie omniprésente, notamment servie par une musique envoûtante mais dont l’utilisation frôlerait presque le trop-plein.

François Cluzet, on le sait, enchaîne les rôles depuis son César pour Ne le dis à personne en 2006. Il contribue largement à cette empathie généralisée du film, étant passé maître dans l’art de la retenue, art s’exprimant par un oeil alerte, vibrant, toujours en demande, qu’il oppose à ce corps inquiet, crispé par une dynamique de tension perpétuelle. Ce registre qu’il sait si bien exploiter (on avait pu déjà le remarquer cette année dans Le dernier pour la route) n’est pas sans rappeler l’héritage de l’Actors Studio, et plus particulièrement celui d’Al Pacino, autre grand discoureur du regard, autre monstre de retenue. Même infléchissement de la voix, même vie dans les yeux, même impulsion du corps.

Pourtant, c’est peut-être là la moins évidente des références du film au cinéma d’outre-Atlantique, Giannoli ne dissimulant rien de ses emprunts au cinéma US, tendant presque à vouloir s’inscrire aux côtés de grands films qui en ont fait la renommée. Ainsi, dans l’histoire récente, il tend vers le mysticisme d’un Soderbergh (il n’a pas hésité à lui emprunter son compositeur attitré, Cliff Martinez, auteur des très belles bandes-sons de Solaris et Traffic), ou les destinées individuelles d’un Michael Mann, invitant à percevoir le paysage urbain comme le prolongement d’une tragédie intime, renvoyant ses personnages à une fin qu’ils auraient dû ou pu prévoir mais n’ont pas su voir.

Giannoli avoue lui-même s’être mis à écrire les dialogues du film à partir de ces phrases : «-Et elle va où cette route ? – Je ne sais pas. Nulle part… ». Au fond, il ne s’agit « que » de ça, avec toutes les potentialités que ce dialogue peut impliquer : un homme construisant une route au milieu de nulle part, partant de nulle part et n’arrivant nulle part. Cette seule idée promettait déjà un beau film, le résultat est à la hauteur. Rendre visible par le dialogue ce qui ne l’avait pas forcément été par l’image (le réalisateur filmant son chantier comme un monde à part entière et non comme une des nombreuses composantes du monde) et inversement, est le signe d’une maîtrise qu’il nous est assez peu donné de voir. A l’origine fait partie de ce cinéma populaire français que l’on aimerait voir plus souvent.

Titre original : A l'origine

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Durée : 130 mn


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