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Voir du pays

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Mettant en scène la période de sas de militaires rentrés de mission en Afghanistan, « Voir du pays » interroge de manière plutôt singulière la complexité de l’adaptation psychologique.

Des masques de sommeil recouvrent les yeux d’un groupe de militaires assis dans un avion qui les emmène à Chypre, où ils s’apprêtent à effectuer un sas de trois jours dans un hôtel cinq étoiles, tout juste revenus d’une mission en Afghanistan. D’emblée la problématique au cœur du film – déjà pressentie dans son titre – est donnée : Voir ? Voir quoi ? Comment ? Ou, plus encore : Ne pas voir quoi ? S’affranchir de quelle(s) vision(s) ? C’est tout le questionnement de cette œuvre des deux cinéastes, adaptée du roman éponyme de Delphine Coulin (2013). Parmi l’enfilade d’uniformes kaki et bariolés qui se répandent progressivement autour d’une grande piscine d’un bleu lagon surnaturel, Aurore et Marine observent, avec leurs collègues, ce lieu qui ne pourrait être plus à l’opposé des endroits où elles ont vécu ces derniers mois. Le groupe apparaît presque comme une anomalie, avec ses lourds sacs à dos et ses vêtements épais, tandis qu’un balcon attenant voit danser hommes et femmes en tenues colorées. Une musique de vacances devient presque aussi agressive que la lumière écrasante venue du ciel cru chypriote. Un bleu vif et tranchant est partout : dans la piscine, dans l’horizon de la mer. Il offre une vision brute, trop franche pour ne pas troubler.
 

Ce bouleversement géographique et psychologique, les cinéastes en filment l’abrupté et la difficulté, interrogeant l’enjeu du sas, en se focalisant sur Aurore et Marine ; ces forces féminines portées avec personnalité par Ariane Labed et Soko sont en ligne de mire – car minoritaires et sujettes à dévalorisation par leurs homologues masculins – dans l’exutoire de violence que plusieurs membres du groupe portent en eux. Affublées d’un « Bonjour Messieurs » déconsidérant par le lieutenant-colonel, les deux jeunes femmes ont la double peine de devoir soutenir à la fois les séquelles de leur métier comme celles de leurs confrères… On retrouve ici à l’œuvre, dans la relation entre celles-ci, la solidarité amicale et féminine présente dans le premier long métrage des cinéastes, 17 filles (2011). C’est d’une manière plus rudimentaire et commode que Muriel et Delphine Coulin mettent en scène les relations entre les militaires (avec ses stéréotypes : le soldat impulsif et violent, celui marginalisé et proche des filles) de même que les moments de défouloir que représente en partie le sas (sorties en boîte, virées avec des dragueurs locaux).

« Passer de la burqa au string, faudra m’expliquer le principe du sas » dira avec ironie Max face à cet environnement de corps dénudés et bronzés qui se prélassent. Quelle adaptation, quelle réparation envisager ou souhaiter dans un paysage à mille lieux des images mentales ramenées par les soldats ? Rapidement, la potentielle réadaptation à la vie « quotidienne » via une période de vacances semble compromise : au milieu des séances de sport et de détente, le « debriefing collectif » amène chacun à revivre, à partir de logiciels de simulation et de vidéo de réalité virtuelle, les moments critiques qu’il ou elle a vécu. C’est alors une autre paire de masques pour les yeux qui colle les visages, obligeant cette fois à voir, à recréer, par le biais d’images en temps réel, le récit dont on se souvient, à raviver l’image traumatique afin de la confronter. Cette idée est exemplifiée par une embuscade ayant mal tourné, qui révèlera des versions différentes, aux affects ou trous noirs distincts selon les membres du groupe. Plutôt qu’en une énième mise en scène racoleuse sur les traumatismes post-guerre, les réalisatrices interrogent de façon souterraine les traces du vu et du non vu par le biais de la confrontation des deux champs de vision qu’elles créent : l’espace de cet hôtel paradisiaque et aseptisé et celui, sombre et morne, de la salle de réunion d’où ressurgissent virtuellement des parcours de guerre et leur événement, saisissant tout le cadre de la violence qu’ils réactivent. A ce titre, les séances confrontant chacun à « rejouer » ses souvenirs sont les scènes du film qui possèdent le plus de profondeur, non pas dans leur discours mais par une complexité rendue par l’image : l’appareillage technologique qui couvre les yeux et replonge, voire poursuit, le sujet jusqu’au lieu revisité de ses traumatismes, traduit bien l’isolement psychique retors que subissent les soldats et l’inadéquation criante qui est en jeu. A l’image de cette carte montrée à l’écran, traçant le chemin en pointillés de l’Afghanistan jusqu’à Chypre, Voir du pays apparaît comme une tentative d’éclaircissement de l’image mentale persistante, quels que soient ses bouleversements spatio-temporels.

Titre original : Voir du pays

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Durée : 102 mn


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