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Vincere

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Mélodrame lyrique et portrait d´un personnage méconnu, « Vincere » dévoile l´envers de l´histoire officielle du fascisme.

Bien que le cinéma transalpin ait toujours été prompt à faire de l’écran le miroir de son histoire, doit être noté que le film politique connaît aujourd’hui en Italie un véritable regain d’intérêt, avec les derniers opus de N. Moretti (Le Caïman), M. Garrone (Gomorra) ou encore M. Placido (Romanzo criminale). S’étant souvent inspiré, depuis ses débuts, de l’histoire de son pays (notamment avec Buongiorno, notte en 2004), Marco Bellochio se penche avec Vincere sur un pan largement méconnu de celle-ci. Le film retrace la vie douloureuse d’Ida Dalser (incarnée par Giovanna Mezzogiorno), amante et sans doute épouse de Mussolini (Filippo Timi), à qui elle donna un fils en 1915, que le dictateur reconnut dans un premier temps, avant de les rejeter et de tenter de faire disparaître toute trace de leurs liens. L’histoire d’Ida Dalser ne tient pas du détail graveleux. On y apprend que c’est avec l’aide de la fortune personnelle de cette femme accomplie et entreprenante (diplômée en médecine et propriétaire d’un salon de beauté) que Mussolini put fonder Il Popolo d’Italia, point de départ et organe officiel du fascisme.

Montrant El Duce du point de vue d’Ida, Vincere est un portrait en creux de l’Italie à la naissance du fascisme. Le regard de la jeune femme sur l’homme politique devient aussi celui de tout un peuple. Vigoureux, charismatique, violent, grand orateur, ce qui fascine Ida chez Mussolini est aussi ce qui séduira les Italiens. Le futur dictateur est d’ailleurs montré dès le début du film comme un héros qui n’hésite pas à haranguer le Parti socialiste, dont il fait encore parti avant la guerre, ou à se battre en première ligne dans les manifestations. Mussolini apparaît comme un surhomme dont dépend le sort de tout un peuple. Cette idée se cristallise lors d’une scène nocturne où il observe, nu depuis un balcon, les militants jetant des tracts dans les rues. Ida vient le draper pour dissimuler sa nudité et c’est l’image naissante d’un nouveau César qui prend forme sous nos yeux.

La question du devenir image de l’homme public est au cœur du projet du réalisateur. Le film est parcouru d’images d’archives. Qu’elles apparaissent dans les nombreuses scènes de séances de cinéma ou s’insèrent directement dans le film, elles viennent attester de la réalité de ce qui est montré et resituer la romance secrète et intime dans un cadre historique. Mais surtout, les archives illustrent l’utilisation des médias par le pouvoir politique. À son accession au gouvernement, l’homme (Filippo Timi) disparaît derrière son image (Mussolini). L’acteur est donc remplacé dans le film par sa transcription médiatique. Il disparaît à la fois de la vie d’Ida et de l’écran. Dans la vie politique, l’homme n’existe plus. Il n’est plus qu’une image : une image choisie, mise en scène et contrôlée, d’ailleurs très troublante pour le spectateur. Le regard contemporain sur Mussolini n’est plus le même l’aspect excessivement théâtral des interventions du Duce – celles-là même qui pouvaient enflammer et emporter l’adhésion des masses populaires – pouvant sembler désormais caricatural.

Cette forte théâtralité du politique est renforcée par l’omniprésence de la musique de Carlo Crivelli, qui rapproche souvent le film de l’opéra. Grandiloquent, voire surjoué parfois, Vincere souffre de ce lyrisme effréné émamant de la partition, du jeu d’acteur et de la mise en scène. Misant sur une adéquation avec l’époque (bruitisme propre au mouvement futuriste, excitation et exaltation liées au mouvement fasciste et à l’approche de la guerre), le film semble opter pour un parti pris davantage mélodramatique qu’historique. Vincere est véritablement l’histoire de l’amour fou d’une femme qu’il faut faire taire pour le danger qu’elle représente aux yeux du pouvoir en place. Mais Bellocchio vient semer le trouble dans l’esprit du spectateur. Alors qu’il semble historiquement avéré, le montage vient mettre en doute le mariage entre Ida et Mussolini. Internée les dix dernières années de sa vie, Ida n’a de cesse d’écrire à tout interlocuteur possible (Mussolini, directeurs de journaux, Pape) afin de prouver qu’elle est saine d’esprit. Mais le film n’adopte volontairement pas – et c’est dommage – une position claire à son égard. Longtemps le doute persiste jusqu’à la réapparition de Filippo Timi sous les traits de Benito Albino, fils d’Ida et de Mussolini, qui vient redoubler et singer la figure paternelle.

Portrait du pouvoir et portrait de femme, le film présente un fait réel. Mais le personnage d’Ida Dalser devient aussi la métaphore de toute l’Italie, d’abord séduite par le charisme d’un homme, puis trompée par son hypocrisie et son opportunisme. Les changements d’opinion du peuple à l’égard de la jeune femme sont le reflet de la popularité ascendante puis déclinante du fascisme. Vincere, « vaincre », terme très prisé du Duce, prend ici une signification nouvelle et lève un voile trop longtemps maintenu sur un pan clef de l’histoire contemporaine.

Titre original : Vincere

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Durée : 120 mn


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