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The Saddest music in the world

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Winnipeg, Canada, en 1933, au coeur de la Grande Dépression. Lady Port-Huntly, Baronne locale de la bière, bien décidée à profiter de la fin proche de la Prohibition, lance le concours de la musique la plus triste au monde, car c´est bien connu plus les gens sont tristes et plus ils boivent. Plus la filmographie […]

Winnipeg, Canada, en 1933, au coeur de la Grande Dépression. Lady Port-Huntly, Baronne locale de la bière, bien décidée à profiter de la fin proche de la Prohibition, lance le concours de la musique la plus triste au monde, car c´est bien connu plus les gens sont tristes et plus ils boivent.

Plus la filmographie de Guy Maddin s´enrichit et plus son cinéma se perfectionne dans l´art du burlesque et de l´étrange. Bénéficiant pour la première fois de sa carrière d´un budget important, il s´offre les faveurs de Maria de Medeiros et d´Isabelle Rossellini pour offrir un spectacle à un large public. Mais le grand public de Maddin n´est pas celui de tout le monde, et sous le couvert d´un récit foisonnant de folies et d´excentricités, il dresse le portrait d´un monde sous bulle de verre, en proie à toutes les injonctions de la nature humaine. Comédie musicale, drame, féerie déviante, conte fantastique, The Saddest Music in the World est tout cela à la fois et bien plus encore. Déterminé à mettre en scène une histoire improbable dans des décors kitch empruntés au Dr. Caligari, son film brille d´une aura morbide et lumineuse, où chaque scène fait preuve de son génie à réinventer un langage que d´aucun pourront qualifier d´intrinsèquement surréaliste.

Utilisant les codes du film noir, des films expressionnistes et des informations télévisuelles des années 50, Maddin plonge le spectateur dans un microcosme enneigé où un noir et blanc admirable et mélancolique au possible dessine la destinée tragique de ses personnages aux tempéraments extrêmes et torturés. Nous sommes dans un cirque aux mille et une merveilles, et toute image recèle sa part d´ingéniosité pour utiliser le potentiel du cinéma à décomplexer la vision que l´homme se donne de lui-même. Pas de clichés, plus de stéréotypes, il est grand temps de briser les carcans et les dualités emprisonnant l´esprit de l´homme. Toute vie traîne derrière elle son lot d´expériences entrelacées avec le tragique de l´existence. Et Maddin le démontre à merveille à travers sa reine-tronc bourreau et victime d´un accident de coeur et d´automobile.

La force du réalisateur canadien réside dans sa capacité à conjuguer le pathétique et l´humour, la cruauté et l´espoir, la farce et la tragédie, tout en inventant constamment des situations inédites et un style visuel époustouflant. Impossible en effet de se faire une cartographie spatiale de son film, tout se passe en même temps et au même endroit sans que rien ne s´entrechoque. Les personnages se frôlent et ne se voient pas, ils se touchent tout en étant ailleurs, chantant et parlant tandis que leurs âmes sont prisonnières de leur tristesse. Maddin manie une foie de plus avec élégance et délicatesse le montage cinématographique, et nous renvoie au fameux montage des attractions d´Eisenstein, voire du Dernier des hommes de Murnau ou à L´homme à la caméra de Vertov pour ses images funambulesques. Et ces références pourraient être exagérées si elles n´étaient qu´hommage. Loin de là, Maddin les transcende jusqu´au vertige afin d´explorer les facettes tortueuses et torturées de ses marionnettes-acteurs.

Si les cinéphiles avaient découvert en Maddin un auteur à part au potentiel déviant fort prononcé, ils ne pourront que se réjouir de la galerie d´hommes et de femmes sortie du Freaks de Tod Browning. Entre un frère hypocondriaque ne supportant aucun contact corporel, une amnésique nymphomane avec un ver solitaire médium et une impératrice (rouge ?) aux jambes de verre, il ne reste que peu de place pour la normalité. D´ailleurs existe-t-elle cette normalité ? Et vaut-elle que l´on s´y attarde ? Maddin semble répondre par la négative tant ce mot lui semble étranger et que son contraire recèle une fascination infinie pour l´humain.

Mélodrame à la poésie surréaliste et glacée, The Saddest Music in the World enchante et émerveille, éblouie et émeut. Une oeuvre magique, précieuse.

Titre original : The Saddest music in the world

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Genre :

Durée : 140 mn


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