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Suspiria

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Après le « Suspiria » baroque de Dario Argento, le remake maniériste de Luca Guadagnino.

L’ouverture de Suspiria (1977), de Dario Argento, aura pu hanter longtemps les rétines via sa palette chromatique criarde arrosée de trombes d’eau ajoutée à la mélodie cristalline et lancinante de Goblin. Quarante ans après, le remake éponyme de Luca Guadagnino se démarque radicalement de ce geste esthétique aussi fort que limpide, sans pour autant manquer d’une certaine audace au niveau de la mise en scène. Le cinéaste, aux antipodes de la caresse lumineuse qui composait les plans sur pellicule de son beau Call me by your name sorti au début de l’année, nous plonge dans un Berlin de carton-pâte en pleine guerre froide, au décor blafard et aux téléviseurs diffusant les violences commises par la bande à Baader. Patricia, une jeune fille aux abois visiblement très perturbée pénètre dans le cabinet de son psychanalyste, le Dr Jozef Klemperer (seule personnage masculin du film et joué par… Tilda Swinton). , Les troubles de la personnalité qui altèrent son comportement infusent la pièce d’une atmosphère fébrile et factice dans cette introduction au montage frénétique qui attise la curiosité tout en installant une sensation de confinement malsain. Quelque chose cloche dans la présence de ce psychanalyste ripoliné au teint bistre, dans le bunker capitonné et froid, aussi gris que l’école de danse était rouge sang dans la version d’Argento, qui sert d’école de danse où arrive Suzy (Dakota Johnson), jeune femme éthérée à la longue chevelure rousse.

 

 

Art maniériste

Le cinéaste ouvre les portes de ce décor en forme de grand terrier (principalement composé de camaïeu de couleurs taupes), où chaque geste, chaque souffle se trouvent brutalement scandés par des plans réalisés à la découpe et par la discipline au métronome des femmes qui organisent et dominent les lieux, en particulier Madame Blanc (Tilda Swinton de nouveau en personnage austère et intimidant), figure totémique de ce qui s’apparente à un clan tribal féminin. A l’instar de l’original de Dario Argento, Luca Guadagnino met en scène des déviances comportementales générales, où une communauté de femmes désaxées dévorent leur nid de sorcellerie de l’intérieur. Un casting fort en personnalités artistiques compose ce clan : la grande actrice allemande Angela Winkler (vue particulièrement dans les films de Volker Schlöndorff) mais aussi Ingrid Caven, ou encore le propre rôle de Suzie dans le film original, Jessica Harper. Le rôle qui leur est dévolu peine néanmoins à dépasser l’apparat de cour, voire la caution de figuration. Et progressivement, le film entier se met en échec par vanité, transformant son départ au kitsch déformé singulier en une mise en scène exagérée au maniérisme poseur.

 

 

Rites opaques

Les tonalités musicales métalliques et aspirantes composées par Thom Yorke accompagnent des pistes scénaristiques qui se perdent dans des dédales d’incohérences narratives (la piste un peu grossière du docteur pendant la période du nazisme), tandis que les rites et opérations de sorcellerie, qui alimentent cette mini société déréglée et aliènent les jeunes pensionnaires, s’embourbent. A ce titre, le personnage de Suzie apparaît comme le pantin vide qui se modèle au fil des virages contorsionnés du film. L’oeuvre s’éloigne alors de plus en plus de la clarté du geste esthétique de Dario Argento, où l’originalité de ses compositions de plans (quelques clins d’œil en zoom de Luca Guadagnino qui ne transfigurent pas l’original) donnait toute sa force à la mise en scène, ne cachant pas son désintérêt pour toute sorte de psychologie – pesante dans ce remake – et logeant son sens et sa matière narrative dans la plastique de l’image. Le remake de Luca Guadagnino se vit comme une protubérance acide et désunie, difficile à digérer, mais qui reste suffisamment audacieuse pour que le travail du cinéaste continue d’imprimer sa marque.

 

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Durée : 144 mn


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