Sissi & moi

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Anatomie d’une lutte, constat d’une impasse.

Admiratrice jusqu’au bout des ongles – qu’elle se manucure d’ailleurs avec soin longuement – de l’Impératrice Sissi (Susanne Wolff), la comtesse Irma Gräfin von Sztáray (Sandra Hüller)  a le grand honneur de devenir sa dame de compagnie. Tout juste quelques mois après Corsage de Marie Kreutzer, c’est au tour de Frauke Finsterwalder, une autre jeune réalisatrice, de dépoussiérer et réhabiliter la biographie de la célèbre impératrice autrichienne, aseptisée et stéréotypée par la série des trois films qui ont surtout fait briller la beauté de Romy Schneider entre 1955 et 1957. Coincée par les impératifs associés à son statut et les mœurs d’une époque – qui ont perduré au-delà des décennies dans nos sociétés -, animée d’une énergie mise à la disposition d’un esprit transgressif, Élisabeth Amélie Eugénie de Wittelsbach (alias Sissi) possède tous les atours et tous les atouts pour devenir un symbole féminin contemporain. Une lutte pour briser les stéréotypes, les inégalités et violences qui en découlent.  Irma Gräfin von Sztáray confie d’ailleurs que son projet de film est lié à la fin du silence médiatique dans des affaires de harcèlement sexuel.

Sissi et moi démarre comme un combat de boxe. Irma  a toujours juste le temps de se retourner après s’être percée un bouton disgracieux que sa mère bien aimante lui assène un uppercut en pleine face. Pour savoir si Irma pourra tenir la distance sur le ring, elle est pesée, tâtée, lors d’un test de présélection dans son Autriche natale, puis chronométrée dans un cinquante mètres haie à son arrivée dans la résidence Grecque de Sissi. Les cadrages soulignent avec malices l’absurdité de la situation dont les personnages ne sont pas dupes sans forcément surjouer l’ironie, car Irma et sa mère croient sincèrement à la beauté de leur destin. Comme c’est malheureusement trop souvent le cas lorsqu’ une mise en scène débute sur des chapeaux de roue, le soufflé retombe assez rapidement. Frauke Finsterwalder ne tente plus grand chose ni dans ses prises de vue ni dans son montage. Le scénario se résume à une succession de saynètes vouées à démontrer les facettes irrévérencieuses de ses femmes libérées et provocatrices. Sissi et Irma aiment le théâtre grivois, Sissi et Irma, sautent d’une falaise, Sissi et Irma découvrent le haschich au Maroc, Sissi redécouvre le charme masculin en Angleterre…. La Femme sait tout faire comme les hommes – être une brillante cavalière, comme c’était réellement le cas de Sissi -, mais aussi jurer, vomir, maltraiter les autres… A-t-on vraiment besoin de rappeler tout cela aussi basiquement pour prétendre être transgressif ? La modernisation des propos passe également par une bande originale qui enchaîne des morceaux Pop, Rock…. Le Marie-Antoinette de Sofia Coppola (2003) avait déjà abattue cette carte. Ici, tous les titres sont interprétés par des artistes féminines. Au nom de la cause…

Si le personnage d’Irma a vraiment existé à cette époque, le récit de sa soumission amoureuse est purement fictif. Belle et prometteuse idée de partir du regard fascinée d’une Noble admiratrice pour réécrire l’Histoire. Mais encore faut-il donner corps à ce projet. À l’exception d’une dernière partie, dont la teneur lyrique et sombre lorgne – sans jamais supporter la comparaison – du côté de Visconti, qui a mis en lumière l’impératrice dans Ludwig : Le Crépuscule des dieux (1973), le métrage tourne à vide sur lui-même.  Le portrait des deux femmes manque cruellement d’épaisseur, et leur rapprochement est cousu de fil blanc. D’abord maltraitée, Irma devient l’amie de l’impératrice. Mais elle ne sort que très peu de sa réserve, et, ce qui devrait être le suc de son portrait : l’ambiguïté de sa position, sa jalousie amoureuse se vit trop schématiquement. Tout le talent que l’on reconnait par ailleurs à Sandra Hüller ne peut s’exprimer, faute de tout cela. À trop vouloir faire sens, à multiplier les revendications – une femme peut être heureuse sans avoir jamais enfanté, elle peut être rebutée par le corps pileux d’un homme – Frauke Finsterwalder ne laisse pas ses héroïnes vivre leur propre vie.  Tombant ainsi à côté de ses intentions initiales, celles de souffler un vent de liberté.

 

Titre original : Sisi & Ich

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Durée : 132 mn


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