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Blue Collar

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Black blanc sueur : premier film impressionnant de Paul Schrader.

L’usine s’est toujours révélée être un cadre propice à exhaler des perspectives cinématographiques. Les années 1960-70, en partie sous l’influence du cinéma militant français, ont ainsi vu transparaître à l’écran de nouvelles silhouettes, désincarnées : celles d’ouvriers en proie à la robotisation de leur travail. Le générique d’introduction de Blue Collar (1978), premier film de Paul Schrader, en est la manifestation. Le rythme percussif de Hard Workin’ Man repris par Captain Beefheart participe du déploiement d’un montage nerveux qui tend à déshumaniser les ouvriers, les rendre tout entier dévolus à la machine. Les bruits, martèlements et travellings accompagnent ainsi une cacophonie étouffante où à partir de la matière brute, l’on suivra de manière linéaire la réalisation intégrale d’un taxi de la Checker Motors Corporation (1).

Ezekiel « Zeke » Brown (histrion Richard Pryor), ouvrier à la chaîne de montage, Smokey James (paternel Yaphet Kotto), homme à tout faire et Jerry Bartowski (messianique Harvey Keitel), soudeur par points, sont trois cols bleus employés de la même firme. Hommes suant mécaniquement sur les mêmes soudures, les mêmes boulons, les mêmes vérifications, leur production alimente un panneau lumineux égrenant jour et nuit le nombre de voitures produites. Ce machinisme, qui réduit leur aspiration aux besoins, leur décor au fonctionnel, leur appétit au sanitaire, leur avenir aux traites de la maison achetée à crédit, fait de Blue Collar un film las et désenchanté qui, au-delà de faire de la condition ouvrière le cœur de sa dramaturgie, en offre une vision amplement documentée : travail, pratiques sociales, familiales et festives.

 


Jerry Bartowski (Harvey Keitel) et « Zeke » Brown (Richard Pryor)

Tourné en 1978 dans le décor historique de la Manufacturing Belt, « ceinture des usines » située au nord-est des États-Unis et devenu durant la décade 1970 Rust Belt, « ceinture de la rouille », l’entreprise Blue Collar interpelle en s’ancrant dans Detroit et alentours. La région du Michigan est en effet définie par un tissu social multi-ethnique où ces ouvriers furent les premiers à expérimenter et s’enchevêtrer de la méthode du fordisme ; ces mêmes hommes transformeront cette petite ville du Midwest en une métropole industrielle, véritable bastion de l’automobile. Natif de la région, Paul Schrader fut familier de ces grands complexes. Alors déjà scénariste à succès (Yakusa – Sydney Pollack, 1975 ; Taxi Driver, Martin Scorsese, 1976), il entreprend avec son frère Leonard de traiter des syndicats en tant qu’institution corrompue, inertique et définitivement indifférente aux intérêts de sa base, les ouvriers (2). Car aux États-Unis, les syndicats jouissent depuis le Wagner Act de 1935, hérité de la politique du New Deal engagée par Roosevelt, d’une intégration de droit au sein de l’entreprise. Régis par des conventions collectives parfois nébuleuses, les syndicats se sont peu à peu constitués une manne financière considérable d’une part alimentée par les actions de sociétés et d’autre part par des caisses de grève et de retraite. Ces dernières seront le point de départ dramaturgique de Blue Collar, car la section syndicale 912 de l’AAW (3), à l’œuvre dans le film, va profiter de son pouvoir pour procéder officieusement, illégalement, à des prêts d’argent à taux usuraire.

Zeke, Smokey et Jerry, respectivement deux Noirs et un Blanc d’origine polonaise (« Two Black guys with a White in the middle, like an Oreo cookie« , comme ils seront qualifiés plus tard) choisis à effet dans un souci de juste topographie de la classe ouvrière (4), ne sont pas des personnages à la texture militante – au contraire des héros contrastés de F.I.S.T. (Norman Jewison, 1978) ou de Norma Rae (Martin Ritt, 1979), deux films contemporains de Blue Collar. Inversement, ils sont affranchis de tout discours politique et ont a beaucoup d’égards l’esprit léger – voire volage. Leurs actes, en réaction à des difficultés financières personnelles, sont en partie liés au fait que la distinction entre usine et vie privée n’est pas nettement clivée, inscrivant ainsi les trois amis dans une routine frénétique (à cet égard, géniale séquence « luddite » de destruction d’un distributeur de café). La fille de Jerry doit s’équiper d’un appareil dentaire après s’en être confectionné un avec du fil de fer, Zeke doit de l’argent au fisc après avoir menti avec imagination à un de ses agents, Smokey doit de l’argent à un malfaiteur. En décidant de cambrioler leur section syndicale puis de la faire chanter, bien mal leur en prendra, ils se diviseront en même temps qu’ils iront à l’encontre d’un monde interlope et organisé qui, justement, ne souhaite pas que l’on dévoile au grand jour son organisation.


Smokey James (Yaphet Kotto)

 

Les frères Schrader, en activant les querelles raciales inhérentes mais historiquement véritables de la ville de Detroit (5), trouvent dans l’outil scénaristique de la trahison une trame narrative qui leur permettra de traiter frontalement de la fin de l’altérité ouvrière et surtout, de la fin de toute idée de lutte. Et si les auteurs savent mettre de côté la donnée historique (déclin du secteur automobile, chômage et stagflation due aux chocs pétroliers, crise de légimité des élites politiques) pour les pérégrinations drôlatiques du buddy movie puis inquiétantes de celle du thriller – notamment dans sa dimension paranoïaque, en cela proche du cinéma américain d’alors -, questionnant parfois sur leur sincérité, il n’en demeure pas moins que Blue Collar est une archive du monde du travail puissante, à mettre par exemple en perspective de Humain, trop humain (1974) de Louis Malle, tourné lui au sein des usines Citroën. Remercions Splendor Films de nous permettre de revoir ce premier film en salles.

(1) N’ayant pu obtenir de tourner dans les intérieurs des trois grands de l’industrie automobile (Chrysler, Ford, General Motors) à Detroit, Paul Schrader sera accueilli par la Checker Motors Corporation, une usine de fabrication de taxis.
(2) Paul et Leonard Schrader seront également inspirés par la grève de la General Motors à Lordstown dans l’Ohio en 1972 ainsi que par le récit de Sydney A. Glass, mentionné au générique, dont le père, ouvrier à Detroit, s’est suicidé la veille du jour officiel de sa retraite.
(3) Variation de UAW, United Auto Workers, syndicat relié à l’AFL-CIO (American Federation of Labour – Congress of Industrials Organisations) et reconnu pour avoir tenté d’aplanir les inégalités Blancs/Noirs au travail.
(4) À Detroit, les Noirs peuplèrent statistiquement davantage les usines que les Blancs, à 80 contre 20%.
(5) À lire, en langue anglaise, Michael Omi, Race relations in Blue Collar, Jump Cut, no 26 (décembre 1981), pp. 7-8 ; en langue française, Nelcya Delanoë, Detroit, marché noir : des Noirs dans une grande ville industrielle des États-Unis, Mise en cause, Casterman, 1974.

À lire : Théma Paul Schrader, par Justin Kwedi.

Titre original : Blue Collar

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Durée : 114 mn


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