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Mon oncle

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Un film à observer et à écouter sans relâche.

Les différents visionnages, à différentes époques, ne peuvent épuiser le plaisir procuré par un film de Jacques Tati. Spécialement Mon oncle. Cinéaste peu reconnu en France, inspirateur génial à l’étranger, son habileté à observer et à restituer les manies humaines à l’écran en font un artiste aussi intemporel que le drôle de héros qu’il incarne. Monsieur Hulot, souvent perçu comme le Chaplin ou le Keaton français, se discerne par sa démarche instable, sa posture désinvolte et son costume à la fois neutre et particulier. Le nez en l’air, un imperméable beige sur le dos et une pipe à la bouche, Monsieur Hulot flotte dans le temps. Lorsque « Mon oncle » apparaît à la craie sur un mur de pierre, une bande de canidés rôde gaiement près d’une poubelle. La mélodie entêtante et enjouée démarre. Monsieur Hulot n’est plus très loin…

Deux espaces, deux époques, des trajectoires diverses

Sa silhouette longiligne va et vient, deux heures durant. À pied ou en Solex, elle est le lien entre deux univers qui s’opposent. Le village pittoresque où vit Monsieur Hulot, et la ville moderne où habite et travaille son beau-frère Monsieur Arpel. Tati multiplie les contraires autant que les formes qu’ils prennent. Le froid, le vide, le propre de la modernité de la villa ou de l’usine s’entrechoquent avec l’authenticité, la convivialité, la saleté, la densité et le fouillis du village de St-Maur. La proximité des villageois sur la grand-place tranche avec la distance laissée entre les trois uniques occupants de la Villa Arpel. « Tout communique » lance, à moitié convaincue, Madame Arpel, en désignant les pièces de la maison. Tout communique, sauf les êtres qui y vivent. Gérard, leur seul enfant, ne reçoit jamais (sauf à la fin) le contact affectif de ses parents. Son père lui ramène volontiers des jouets, mais sans le regarder. Et quand sa mère le regarde et le touche, c’est uniquement pour l’empêcher de salir la maison. L’humanité du village a disparu aux portes de la villa, dont les drôles d’habitants s’évitent, se taisent et sont réglés aussi strictement que leurs appareils ménagers.

Tout comme l’arrivée colorée des forains dans le village terne de Jour de fête (1949), la chaleur des teintes de St-Maur tranche avec la froideur minérale de la villa Arpel. Le cinéate sature la pellicule qui sert à filmer le village, capture les chatoiements d’un soleil de mi-journée, et choisit une demeure chaudement lumineuse pour son héros. La chaleur humaine disparaît immédiatement sous le poids des angles rigides de la villa Arpel. L’ambiance, comme les humeurs, est grisée. Renfermés sur eux-mêmes, délimités par un béton lisse et un carrelage glacé, omniprésents, la famille Arpel feint le naturel pour échapper à sa captivité. Entre une porte de garage preneuse d’otages et des hublots-yeux, la demeure prend vie. L’allure dangereuse, robotisée et tyrannique, elle veille derrière le gigantesque portail.

Le réalisateur signifie la rupture à chaque changement d’univers. Le temps est bouleversé, l’évolution de Monsieur Hulot s’en trouve à chaque fois freinée. Alors qu’il roule, insouciant, sur les rues pavées, le bonhomme manque de trébucher dans l’allée biscornue de la villa. La dialectique des mondes s’impose, certes, comme la thématique du film, mais ne va pas jusqu’à signifier le rejet de la modernité. Si la rupture de deux époques est matérialisée par la rupture de deux lieux, le va-et-vient constant entre les deux assure leur interdépendance. Le travail se trouve à l’usine près de la maison des Arpel, et la vie en communauté se déroule au village. L’un ne fonctionne pas sans l’autre. Le cinéaste semble davantage inquiet de l’usage de la technologie naissante que de la technologie elle-même. La villa surprend et inquiète d’abord par les sons étranges qu’elle produit, mais ce sont bel et bien ses occupants qui apparaissent absurdes et effrayants.

Chez les Arpel et à l’usine, les bêtises que Hulot accumule (fracas dans la cuisine, jet d’eau dans le jardin, tuyaux à la fabrique), et le regard hautain de son beau-frère lui attribuent le rôle d’un marginal parfois méprisé. Au village a contrario, sa désinvolture intrigue, passionne, comme en témoigne l’admiration que lui voue sa jeune voisine. Chez sa sœur à la villa, perdu au beau milieu d’un festival de rituels et de protocoles, le parcours de Hulot dans le jardin ou la cuisine est semé d’embûches. L’allée de dalles éparpillées dans le jardin manque d’abord de le jeter à l’eau, puis le fait se cogner aux invités. En redoublant d’efforts pour ne pas franchir les limites fixées (par sa sœur maniaque entre autres), il s’auto-exclut.

La vie au village, en revanche, lui semble facilitée. Il récupère son neveu à l’école en s’élançant sans hésitation en pleine rue, parcourt la ville sur son vélo et grimpe chez lui au gré des étages tarabiscotés. Si Hulot se débat dans le paysage étriqué de la villa, délimité par des règles, des impératifs, c’est que le mode de vie moderne ne lui correspond pas, et tout le burlesque qui émane de lui jaillit de cette confrontation forcée. Les scènes les plus comiques sont d’ailleurs celles qui se déroulent chez les Arpel. Car au village, dans le fouillis général, au sein de l’anarchie professionnelle et économique (un marchand de légumes, assis à une terrasse de café, surveille de loin ses clients), le héros s’acclimate parfaitement (le boucher le laisse lire le journal qui sert d’emballage à ses produits). Le corps de Monsieur Hulot se contorsionne dans la captivité étroite de la villa moderne, tandis qu’il s’en donne à cœur joie dans les allées pavées du village, où il traverse des kilomètres à toute allure.

À la ville, les trajectoires s’impriment sur le bitume, les flèches et les stops dictent les conduites (même si elles sont rarement respectées). Aussi incohérent que le jet d’eau de la villa, le circuit des protagonistes se mêle et se démêle dans un joyeux désordre. Ici encore, le cinéaste traduit l’incohérence de la modernité, et l’artificialité du sens qu’elle donne aux existences. Les règles sont créées et les chemins tracés, sans laisser à chacun une marge de manœuvre suffisante. Les chiens courent les deux mondes et les enfants interrompent d’une farce le chemin des passants. La confusion qui règne renforce évidemment l’esprit burlesque du film. L’incompréhension du quotidien, son étrangeté, insufflent à Mon oncle sa puissance comique. La scène finale, lors de laquelle Monsieur Arpel repart et prend la rue à contre-sens, marque l’aptitude de deux mondes à cohabiter.



« Moi j’ai mis les dialogues à l’intérieur du son ». Jacques Tati

Lorsque les premières notes de la bande son de Mon oncle retentissent, c’est une petite voix guillerette et malicieuse qui prend implicitement la parole. Réveillant l’enfance et l’insouciance, elle colore le film tout autant que la pellicule. Et si le rythme se répète à n’en plus finir, repris par différents instruments, chaque bruit, chaque son est lui-même porteur de sens. Jacques Tati, dont le cinéma tout entier est marqué par le travail du son, confectionne pour Mon oncle une bande son minutieuse au possible. Film burlesque, le long métrage est aussi parlant. Même si le cinéaste ne mise pas sur les dialogues pour la narration et préfère les reléguer au second plan sonore – comme plus tard dans Playtime (1967), les conversations sont à peine audibles –, il ajuste avec un perfectionnisme affolant la moindre sonorité, en post-synchronisation.

Tout le pouvoir du son se révèle. Tati fait des gros plans sonores sur une sonnette, le jet d’une fontaine, ou encore des talons martelant le carrelage. La poésie de son cinéma débute par sa sonorité minutieuse et s’étale ensuite sur l’image, comme un guide invisible, attirant l’attention. Le secret comique de son cinéma explose. Les bruits robotiques prennent le pas sur les paroles, et traduisent à nouveau le règne absolu du technique sur le naturel. Outre les sons stridents de la modernité, le chant impromptu des oiseaux s’enclenche au mouvement d’une fenêtre. Dans son monde qu’il croit magique, Monsieur Hulot est à hurler de rire. Le travail du son permet d’imaginer un hors-champ, de provoquer des impressions fantastiques, inexpliquées, ou encore de concentrer l’attention sur un point précis du champ filmé. La bande sonore du film, traitée séparément de l’image, permet à un point de vue poétique de naître. Les sonorités pleinement maîtrisées soulignent un ordre d’importance que l’on ne retrouve pas à l’image. Les gros plans se font dans le son, jamais à l’image. L’idée est ainsi de faire ressortir des détails enfouis dans un plan large, et de solliciter une attention particulière chez le spectateur. Jacques Tati réclame implicitement la participation du public. Le cinéaste, peu féru de dialogues, laisse s’exprimer ses plans en exagérant les sons qu’il ajoute en post-synchronisation. Les détails sont épaissis, comme pour révéler avec une fidélité sensitive le monde qui entoure Monsieur Hulot.

La profondeur de champ est infinie (ce qui implique une attention particulière), et les plans, larges pour la plupart, laissent les personnages évoluer entre eux. Le cinéaste observe de loin, tout comme son protagoniste. Tati scrute la modernité dans tous ses aspects, en prenant soin de conserver un recul visuel. Le regard qu’il pose est bien sûr comique (il discrédite la rigueur moderne), mais aussi et surtout lyrique. Tel un ange détaché de son époque, Monsieur Hulot attendrit autant qu’il intrigue. Dans un cadre plastiquement inaccueillant, Monsieur Hulot est une silhouette de passage, accompagnée en permanence par un orchestre de sons a priori incongrus, mais qui s’avèrent être de puissants révélateurs. Les scènes de marché traduisent la vision bohème du réalisateur (musique tendre sur image dense), ainsi que son souci de vérité humaine (les personnages sont moins dépendants de leurs rôles professionnels que de leurs relations quotidiennes).

Mon oncle, titre qui se veut familier, se grave dans les esprits en la figure de Monsieur Hulot-Tati. Profondément humaniste, le troisième film de Jacques Tati se reçoit comme une ode légère à la sincérité. La démarche curieuse et poétique, l’attitude désinvolte et indiscrète : notre oncle Hulot, dans son malaise, rassure. L’inquiétude du temps qui passe, des époques qui évoluent, se partage désormais avec lui.

Titre original : Mon oncle

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Durée : 120 mn


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