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Les vies privées de Pippa Lee

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Dans son dernier long-métrage, Rebecca Miller évoque la crise de la cinquantaine d’une femme américaine pour qui tout va bien en apparence. On ne s’ennuie pas.

La scène inaugurale peut faire croire que l’on est tombé dans une de ces séries télévisées suintant le nombrilisme et l’hystérie. Point du tout. Nous sommes très vite rassurés : Les vies privées de Pippa Lee, dernier long-métrage de Rebecca Miller, s’avère d’une tout autre envergure que les pensums prè-cités.

Nous sommes dans une banlieue chic. Pippa Lee, incarnée par Robin Wright Penn, coule sa cinquantaine dans la ouate auprès d’un mari éditeur à la retraite. Calme et  tranquillité donc, qui ne sont qu’apparence et  n’empêchent pas le mal de vivre d’exister, l’ennui de s’épanouir, et, en désespoir de cause, la révolte d’éclater. Pippa reçoit des amis un soir. Grands verres exhibés, receptacles du nectar suprême : le vin rouge. Les Nords-américains semblent toujours empruntés avec ce breuvage qu’ils ne savent pas boire en toute simplicité. De ce décor sourd l’ennui de Pippa. Ses sourires sont un peu forcés. Elle essaie de montrer bonne figure, y parvient, mais nous sommes alertés au moment du dessert lorsque Pippa allume un chalumeau pour préparer des crèmes brûlées. L’ analogie suggérée par Rebecca Miller entre la flamme bleue et le feu intérieur de l’heroîne, son insatisfaction vitale, organique, sexuelle, est flagrante. Il y a en elle du spleen et surtout de l’incommunicabilité avec des êtres chers (son mari, ses enfants), lointains et proches en même temps. À travers Pippa, c’est toute une période, une période de la vie de femme, cette remise en cause de la cinquantaine, que le cinéaste veut évoquer. Son heroine veut échapper à cette menacante sécurité du mariage et, pour une sorte de bilan, se retourne vers son histoire, son enfance, sa vie de jeune fille. Car un malaise n’est jamais soudain : il trouve sa source dans le passé,  ses erreurs, ses renoncements.

Ce film est aussi l’occasion pour Miller de relater l’histoire de toute une génération, celle qui avait 20 ans dans les années 70. Celle qui a vécu la libération sexuelle, la vie en communauté et les pilules de toutes les couleurs. Cette parenthèse enchantée, que d’aucuns ont traversé sans encombre, a aussi été une catastrophe pour beaucoup d’autres, tués par l’héroïne et le LSD. Ce thème de la grande défonce des seventies est récurrent dans le cinéma américain. À l’époque, bien plus qu’en Europe, la jeunesse explose, se révolte parfois très violemment. Les paradis artificiels permettent l’indolence mais aussi de fuir la réalité du retour du Viet-Nam, de l’autorité parentale et politique. À cette époque l’Amérique se cherche, vit le paradoxe de l’existence simultanée d’une jeunesse libertaire, insatiable qui explose et de superstructures réactionnaires au premier rang desquelles se trouve Richard Nixon. Il faut croire que ces années ont laissé des traces, du bon c’est sûr, mais aussi de très lourdes séquelles. Pippa, elle, a survécu, mais n’est pas non plus sortie indemne de son adolescence. Elle a rompu les amarres avec sa famille, sa mère, depuis cette époque. Incommunicabilité toujours, qui lui pèse lourdement aujourd’hui et se reproduit avec sa propre fille.

La crise de « l’âge mur », un malaise planqué par le confort, la trahison dans le couple, tous ces thèmes abordés par Rebecca Miller, nous fait penser aux magnifiques American Beauty (1999) et Noces rebelles (2008) de Sam Mendes. Dans le premier, il s’agissait d’un baby-boomer, incarné par Kevin Spacey, qui a « tout pour être heureux » et fait exploser soudain les attributs de son confort petit-bourgeois. Le film de Rebecca Miller n’a pas la puissance d’American Beauty, mais on peut les rapprocher à plus d’un titres ; ainsi que l’on peut trouver des thèmes communs avec Noces rebelles, dans lequel Mendes décrit un conformisme dont il est très difficile de s’arracher et qui devient mortel au sens premier du terme. Les vies privées de Pippa Lee, plus léger que ses deux glorieux prédécesseurs, entretient néanmoins des correspondances très étroites avec eux : une charge contre la norme, la révolte des héros contre celle-ci, la trahison amoureuse, le renoncement, la drogue pour s ‘évader…

Le diable se cache dans les détails dit-on, et pour l’occasion Miller en trouve un qui s’avère d’une grande importance pour son film : la cigarette, symbole s’il en est de subversion aux États-Unis.  Pippa fume des Marlboro en veux tu en voilà, son petit ami (Keanu Reeves) tient la caisse d’un Tabac. Une telle visibilité de la cigarette est rarissime dans le cinéma américain actuel. Grâce à cette intrusion symbolique, la réalisatrice enfonce le clou et donne une crédibilité encore plus grande à la révolte et au besoin de liberté de son heroïne.

En définitive, Rebecca Miller nous livre un beau portrait de femme, plein de finesse, actuel et universel… avec de l’humour en prime.

Titre original : The Private Lives of Pippa Lee

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Durée : 93 mn


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