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Les Herbes folles

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Bien que très euphorisantes, ces Herbes folles se goûtent avec davantage de modération que les petits Coeurs du précédent Resnais.

Plus que jamais, l’art d’Alain Resnais, vieux jeune homme rendant caduque l’idée même d’un âge officiel de retraite pour les (vrais) cinéastes, sera affaire d’état(s). État sans majuscule (du monde, il est aujourd’hui moins question chez Resnais que de l’insularité de chaque être, l’îlot que resterait profondément toute existence), mais singulièrement pluriel, si l’on considère que l’élan de ce dernier film naquit de la lecture des romans flottants de Christian Gailly. Adaptation d’un certain roman de l’écrivain (L’incident, paru en 1996 aux Éditions de Minuit), Les Herbes folles est de l’aveu du cinéaste le fruit d’une inspiration toute circonstancielle, l’essentiel étant au départ pour lui d’adapter à tout prix Gailly, faire un film en adéquation avec l’enivrante musicalité de sa plume : « Ses dialogues sont comme des solos ou des numéros de duettistes qui n’attendent que des comédiens pour les dire », indique-t-il dans le dossier de presse.

Et alors, pari gagné ?… Plutôt, oui, si l’on considère que Les Herbes folles est l’œuvre d’une quête de constance dans l’instabilité, toute de variations sur des thèmes (l’adultère, la passion enfantine pour l’aviation, le travail, le pouvoir d’achat, les forces de l’ordre…) n’apparaissant au fur et à mesure que comme autant de fausses pistes sans autre direction que leur propre contradiction, entre « affirmation et négation », souligne-t-il. Après une première partie relativement linéaire et saisissable, différant – non sans veiller à laisser les ficelles très apparentes – la rencontre et l’évident coup de foudre de Georges Palet et Marguerite Muir (Dussolier et Azéma, idéalement « resnaisiens », comme d’hab’), le film bifurquera progressivement vers une accumulation de digressions ne manquant pas de dérouter (voire parfois laisser perplexe) tout en laissant coi par leur cohérence. Exemple : les deux / trois apparitions de Mathieu Amalric – en même temps, dans quel film aujourd’hui n’a-t-on pas l’impression d’entrevoir Mathieu Amalric ? –, en semi-flic dont la fonction ne serait identifiable que par le costume. Très vite sera évident que ce dernier – comme plus tard son acolyte Michel Vuillermoz – sera pour le potentiellement suspect Georges Palet moins la menace d’une restriction de ses obsessions que leur écho : un comparse de fantaisie.

                                                                                                           

Le dérapage est donc avant tout ici la condition essentielle du déploiement fictionnel assez foisonnant des Herbes folles. Qu’importe que la plupart des lignes soient brisées, que les incohérences visuelles et sonores soient innombrables, le récit finalement imprenable, tant que demeure la certitude que Resnais reste maître de ce flou artistique. Si les scènes de ce dernier opus s’assument comme telles, se nourrissant ouvertement (comme toujours chez Resnais) de leur caractère « fabriqué », leur artifice, trouble surtout l’insinuation permanente d’un arrière-monde, une incomplétude qui serait peut-être la raison profonde de tous les débordements du film, de la susdite affaire d’état(s). Cet arrière-monde n’est bien sûr pas nouveau, dans ce cinéma : il serait même constitutif de l’œuvre entière du vieux maître, dont les récits, y compris sinon surtout les plus légers en apparence (I want to go home ; On connait la Chanson ; Pas sur la boucheCoeurs !), seraient avant tout ceux de fantômes en sursis, de personnages d’autant plus vivants qu’animés par la fuite ou l’acceptation de leur inéluctable éclipse.

Aussi ne faut-il pas s’en vouloir d’adhérer à ces certes magnifiques Herbes folles avant tout à la lumière d’une certaine (re)connaissance de l’œuvre. Autrement dit : pris pour lui-même, le film peut apparaître comme presque trop acceptable dans sa fantaisie, pardonnable dans sa soif immodérée de non-sens. Autrement dit : pour un profane, entamer son aventure resnaisienne par Les Herbes folles ne serait pas forcément la meilleure idée, tant le côté freestyle de l’objet laisse au final quelque peu pantois. À croire que l’envie de retranscrire au mieux les subtilités d’écriture de Gailly ait été cette fois un peu encombrante, trop conforme au goût prononcé du cinéaste pour les croisements, les lignes de fuites scénaristiques et esthétiques. Serait-ce un affront de dire que ce film – au fond assez mal aimable dans son intégralité – aurait été une Palme d’or peut-être plus déceptive, encore, que le Ruban Blanc ? Que tout discutable soit le film du barbu autrichien, quant aux éventuelles corrélations entre la rigueur d’une éducation et la déshumanisation de futurs adultes, celui-ci fait reposer ces éventualités sur la neutralisation radicale de son propre cinéma, sa ré-humanisation, justement, par le recours au noir et blanc, au découpage nu, au champ / contre-champ, à la question / réponse, ouvrant souvent au vertige d’un état premier de la communication ?

                                                                                                          

Comme Inglourious Basterds, comme Le temps qu’il reste d’Elia Suleiman, et à rebours du Ruban Blanc, Kinatay de Brillante Mendoza et surtout du stupéfiant Visage de Tsai Ming Liang, Les Herbes folles est un film exposant la signature unique de son auteur, sa maîtrise d’un langage de cinéma inimitable, n’appartenant qu’à lui… mais dont l’aboutissement, la grâce peu contestables s’accompagnent d’un contentement, d’une sécurisation stylistique pouvant altérer légèrement la pleine satisfaction de certains fans de la première heure. Le précédent Cœurs bouleversait par son souci de faire de la folie un symptôme contenu de bout en bout (cf. la figure jamais « matérialisée » du père d’Arditi, toujours hors-champ, dont la présence se résumera aux complaintes émises par la voix si reconnaissable de Claude Rich), mettait en scène des personnages réunis dans des lieux clos (appartements, agence immobilière, bar rétro-futuriste), dont l’incapacité à s’entendre durablement perçait dans chaque dialogue. Film fou furieux, Les Herbes folles a la déroute plus tapageuse, moins mélancolique, s’épuise un peu sur la longueur. Mais c’est aussi cet épuisement qui fait son prix : aucun film cette année n’aura semblé aussi joyeusement réfractaire à l’identification, aussi en avance sur toute approche critique. À sa sortie DVD, nul doute que nous l’apprécierons enfin comme le chef-d’œuvre qu’il est probablement déjà.

Titre original : Les Herbes folles

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Durée : 104 mn


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