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Le Samouraï

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Ascétique et glaçant, « Le Samouraï » de Melville offre à Alain Delon l´un de ses rôles les plus charismatiques tout en se réappropriant avec emphase les codes du film noir américain.

Peu de films français peuvent se targuer d’une aussi vaste et durable influence que le chef-d’œuvre de Melville. Quentin Tarantino, Johnny To, John Woo, Michael Mann, Jim Jarmusch… tous ont revendiqué l’héritage du Samouraï : de la perfection iconique du personnage de Jeff Costello à la rigueur froide du discours développée par la mise en scène cénobitique mais calculatrice de Jean-Pierre Melville. Le plan d’ouverture du film en est une démonstration sans équivoque. Costello gît, inerte, dans son lit, au milieu d’une chambre aux murs nus et décrépis, aucun détail ne venant attirer le regard, rien, le néant. Un point de vue théâtral du décor accentue encore le dépouillement monastique du lieu et donne ainsi à voir les prémisses psychologiques de Jeff Costello : un personnage vide, sans caractère, une humanité enfouie sous une silhouette ombrageuse mais anonyme attendant son accomplissement : la mort. Une ouverture rugueuse et silencieuse qui s’étire dès les premières minutes du film. S’attachant à décrire son personnage par sa concentration et sa gestuelle millimétrée, Melville ancre le samouraï dans une atmosphère âpre et mystérieuse, laissant le spectateur attentiste seul face à une figure presque funeste dans la ritualisation de chacune de ses actions. Le jeu félin et statuesque d’Alain Delon s’épanouit alors dans ce silence brumeux, faisant de Jeff Costello un personnage fantasme à la psyché abstraite, pouvant contenir toutes les émotions sans jamais en exprimer une seule. On retrouvera une présentation similaire dans le Drive de Nicolas Winding Refn où le driver, lui aussi vide et laconique, voyait son humanité réveillée par la rencontre d’une jeune femme, lui faisant alors prononcer ses tous premiers mots.

 

Une femme, il y en a bien une dans la vie de Costello, mais qui ne révèle rien en lui. Elle n’est qu’un des nombreux rouages de son cheminement macabre, sa couverture, son alibi. Tout juste lui adresse-t-il un regard en coin lors de leur première entrevue. Tandis qu’elle dévore des yeux son mystère et son animalité froide, Costello lui tourne le dos pour expliquer sèchement ses instructions. La mise en scène, simple mais brillante, isole chaque protagoniste dans un plan rapproché. Si Jane apparaît de face pour accentuer l’intensité de son regard et de son désir, Jeff, lui, dévoile un profil impassible, déjà tourné vers la porte de l’appartement, prêt à le quitter pour accomplir la seule tâche qui lui importe : donner la mort. Le reste n’est qu’un chemin de plus pour y parvenir. Melville mènera son personnage au bout de cette logique sourde jusqu’à la paroxystique et tant attendue exécution. Si Delon maintient son flegme et son économie de mouvement, lors d’un bref échange verbal avec sa victime le montage de Melville souligne la vélocité presque surnaturelle de son samouraï en supprimant un plan nécessaire au réalisme de l’action. Costello ne dégaine pas, le coup est déjà parti, sa cible exécutée dans de fantastiques volutes de fumée. Ce point de montage, immensément iconique et presque romantique dans sa logique fataliste comme dans son esthétique, deviendra un gimmick récurrent chez des cinéastes tels que John Woo ou Tsui Hark, adeptes d’un montage moins logique que sensuel.

 

 

Prédateur au sang-froid, Costello devient un homme traqué. Suspect numéro 1 pour la police, qui expose sa monstruosité glaciale devant une assemblée de témoins dubitatifs. Dans cette immense salle grisâtre et résonnante, Costello reste Costello et ne joue aucun jeu. Silencieux, son regard acéré et impénétrable s’arrête sur chaque témoin, guindé dans son imperméable beige, protégé par son vide intérieur, Costello est illisible, indéchiffrable. Il n’échappera pourtant pas à une enquête policière acharnée déployant des moyens démesurés afin de faire tomber leur suspect. Le commissaire en charge entend bien démonter un à un les alibis de Costello en déroulant le fil des évènements. Cette seconde partie, proposant une vision interne de l’enquête, n’est pas sans rappeler celle d’Entre le Ciel et l’Enfer d’Akira Kurosawa, qui dessinait lui aussi les contours du thriller moderne autour d’une investigation à grande échelle en forme de chasse à l’homme. Perquisition des témoins, mise sur écoute de son appartement, Costello est progressivement acculé par la logique limpide d’un commissaire pour qui Jeff, au vu de ses réactions froides et calculées, ne semble tout simplement pas humain. Impossible alors pour son employeur de laisser Costello dans la nature, lui aussi doit être éliminé.

 

Un lent cheminement vers la mort se remet alors en marche. Le destin funeste de Costello ne fait plus aucun doute. Fataliste, le film de Melville joue moins sur le suspense que sur l’attente d’une mort programmée et intégrée par le protagoniste. Contrairement au Ghost Dog de Jarmusch, fortement inspiré par le Samouraï, Melville ne s’intéresse jamais au code de conduite et à la morale de son personnage principal. Le seul code de Costello se situe dans sa solitude profonde et sa violence désincarnée. C’est son irréalisme qui fascine, tout comme celui de l’Homme sans nom chez Sergio Leone, avec lequel il partage cette existence impossible, dénuée de passé comme de futur. On retrouve également dans ce personnage toute une mythologie du film noir américain des années 1940, vue ici à travers le prisme d’un fantasme viril nouveau, recréant la figure mythique d’un tueur à gage impassible, sans autre motivation que celle d’accomplir l’acte qui justifiera son existence. Costello deviendra un personnage matriciel dans lequel chaque cinéaste projettera ses obsessions : l’héroïsme chez Luc Besson, le romantisme exacerbé pour John Woo ou encore le conflit intérieur chez Winding Refn.

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