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Le Dernier roi d’Écosse

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Croire aux images ne suffit pas, autrement on n’adhèrerait pas aux dictatures. Pour les comprendre, il faut toujours en réfracter le régime visuel.

Portrait du dictateur en homme malade

En pleine crise diplomatique avec le Royaume-Uni, Idi Amin Dada, autoproclamé « président à vie » de la République d’Ouganda, revendique le titre de « dernier roi d’Écosse » – avant de l’abandonner quelques années plus tard au profit du plus modeste « Conquérant de l’Empire britannique ».

Ce titre pompeux a donné son nom au roman de Giles Foden que Kevin Macdonald adapte au cinéma. Un tel choix pourrait faire croire à une énième satire d’un dictateur fou et sanguinaire. Or, l’intelligence du cinéaste écossais est d’avoir su retourner l’expression en montrant comment un homme aussi dangereux qu’Amin (Forrest Whitaker) s’approprie la légendaire royauté écossaise. Ce faisant, Macdonald évite un écueil de taille : réduire l’une des plus sanglantes dictatures africaines à une caricature burlesque, exercice auquel se livrait fréquemment la presse étrangère des années 70. Inversement, à trop vouloir se placer dans l’intimité du dictateur, le film aurait pu finir par justifier ses pires exactions. Pour tenir le délicat équilibre entre intimité et distanciation, le réalisateur reprend à son compte la trouvaille du romancier : inventer le personnage fictif du jeune médecin écossais Nicholas Garrigan (James McAvoy, dans un des rôles qui le révéla au grand public), devenu le plus proche conseiller du président.

Le jeu simple de McAvoy s’oppose aux frasques de Whitaker. Cependant, le fait de regarder un personnage aussi extravagant à travers les yeux d’un personnage terre-à-terre ainsi que la prestation exceptionnelle de Whitaker – récompensée à juste titre de l’Oscar du meilleur acteur – sauvent le film du grotesque. Amin apparaît avant tout comme un être malade – et c’est d’ailleurs pour le soigner qu’il appelle Garrigan à son chevet. S’il semble si terrifiant, toujours sur le point d’imploser sous la force de son rire tonitruant, c’est parce que la peur d’être renversé le ronge jour et nuit. Sa force provient de sa faiblesse ; le regard médical, quasi-pathologique, que Garrigan porte sur Amin permet d’entrevoir, sans pour autant justifier, l’état d’esprit du dictateur.

 

 

Du danger de croire aux images

Toutefois, l’intelligence du Dernier roi d’Écosse tient dans sa construction en miroirs. Personne n’échappe à la duplicité. De même qu’Amin est vu à la fois de près et de loin, Garrigan est lui aussi regardé regardant. Le jeune Écossais n’a rien d’un bon médecin désintéressé, hors du champ politique : sa position privilégiée fait dire aux Ougandais qu’il est le « singe blanc » du dictateur qui lui-même, lors de ses accès de fureur, lui reproche de se comporter en missionnaire blanc volant au secours de la pauvre Afrique. Mais surtout, la focalisation sur Garrigan montre une caractéristique des régimes dictatoriaux à laquelle, a posteriori, on croit ne plus rien comprendre : l’adhésion d’une bonne partie de la population au nouveau régime. Durant le premier tiers du film, Garrigan, ses amis ougandais comme le spectateur accordent leur confiance au nouveau venu, tant sa bonhommie, sa proximité avec le peuple et sa préoccupation pour le système de santé national attirent la sympathie. Garrigan et le spectateur ne prendront conscience des massacres perpétrés par la dictature que plus tard, à nouveau par le regard détourné de la presse étrangère, alors que des signes (les combats dans la prison de Kampala, la disparition d’opposants politiques, la captivité des femmes d’Amin) les trahissaient durant toute la première moitié.

En définitive, Le Dernier roi d’Écosse pose la question cruciale du regard posé sur une dictature, aussi bien passée que présente. Vue de trop loin, on n’y comprend rien ; vue de trop près, on y adhère. Pris dans l’engrenage politique, dans la tache aveugle du pouvoir, on ne voit plus rien au-delà ; ou plutôt, on ne veut pas voir ce qu’il s’y passe vraiment.

« Je ne crois que ce que je vois », disait Thomas. Cela ne suffit pas. Laissée à nu, la preuve par l’image peut aussi bien confirmer qu’infirmer la propagande d’un régime politique. Pour appréhender un être politique – le dictateur en étant la quintessence –, il faut toujours se doter d’un médiateur ou, pour reprendre des termes d’optique, d’un réfracteur : un objet ou un être, tel Garrigan, divisant l’image que renvoie le régime pour mieux en appréhender les diverses facettes.

Titre original : The Last King of Scotland

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Durée : 125 mn


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