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La Vie de château

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Tranche de vie pittoresque, mais pas vraiment passionnante, sur Château d´Eau, l’un des quartiers africains de Paris.

Les jurés du prix Louis-Delluc, en 1966, ne se sont pas trompés : en décernant leur trophée au jeune Jean-Paul Rappeneau pour son premier long métrage, le virevoltant La Vie de château, ils saluaient d’emblée un ton, un rythme, un propos, à nul autre pareil dans le cinéma hexagonal. Une estampille d’autant plus rare qu’elle allait le rester, tout au long d’une filmographie méticuleuse (7 longs métrages en 37 ans). Défricheur, exigeant et obstiné, ce cinéaste ! De fait, en ce début d’année 1966, c’est une sorte de Lubitsch français qui fait son apparition, inattendue et narquoise, comme surgi de nulle part, bien qu’il s’était déjà exercé, en tant que coscénariste, auprès de comparses à peine plus âgés que lui (Louis Malle, Alain Cavalier, Philippe de Broca). Il aurait été dommage de passer à côté…

Hé quoi ! Réaliser une comédie sur l’Occupation et les préparatifs du Débarquement en Normandie, quelque vingt ans après les faits, et tandis que ne se succédaient, jusqu’alors sur ce sujet, que drames et reconstitutions crépusculaires, voilà qui ne manquait pas d’audace ! Juste avant la triomphale Grande vadrouille de Gérard Oury (qui sort en salle en décembre 1966), Jean-Paul Rappeneau, à tout juste 33 ans, ouvrait donc la voie aux rires, à la satire, à cette forme d’élégance gourmande que sont l’humour et la légèreté, sur un sujet pourtant peu consensuel – l’héroïsme et l’engagement – et trouble de toute façon. En France, c’était tout à fait nouveau. Et d’autant plus que, contrairement à Gérard Oury qui choisira le ton de la farce, Rappeneau, lui investit le terrain plus délicat du conte. Brillamment miné…

Désordre salvateur

Tout commence dans un château endormi, en Basse Normandie, un jour lumineux de printemps 1944. Tandis que sa ravissante épouse lit nonchalamment sur un hamac, baillant aux corneilles, le maître des lieux, bonhomme et pataud, découvre dans sa cave silencieuse que l’on a croqué dans ses pommes… Le ver serait-il dans le fruit ? Bien mieux, cette petite morsure clandestine va réveiller  ce château de la Belle au bois dormant, ouvrant cet îlot un peu trop quiet aux rumeurs du monde alentour. Un charmant résistant tombé du ciel, un officier allemand un peu trop empressé, des troupes américaines qui se préparent dans l’ombre : voilà pour les intrus… N’en déplaise à ce châtelain jalousement amoureux de sa femme, donc soucieux de la couper de toute tentation, l’enfermement, même de luxe, fait rarement rêver les jeunes filles espiègles… Marie, puisqu’elle s’appelle ainsi, elle, veut aller à Paris ! Prototype de l’adorable enquiquineuse, c’est en tombant sur cette succession de galants, fauteurs de troubles ensorcelés par sa beauté, qu’elle s’extraira peu à peu de son bovarysme imposé. Et poussera son attendrissant quoique conservateur époux à entrer lui aussi dans le mouvement. A réagir en tout cas.
 

Nul besoin de connaître par cœur son "petit Rappeneau illustré" pour ne pas déceler, à travers ce scénario co-ciselé avec Alain Cavalier et Claude Sautet, combien toute l’œuvre future de ce réalisateur enchanteur est déjà en germe dans La Vie de château ! Et l’on ne dit pas cela uniquement parce que Catherine Deneuve, dans la fraîcheur coquette de sa vingtaine (et dans le rôle fil rouge de Marie), y fait ses gammes de tornade blonde (neuf ans plus tard, dans Le Sauvage du même Rappeneau, elle sera tout simplement divine). Non ! C’est juste qu’à travers ces dialectiques d’enfermement/d’ouverture, d’ordre factice/de désordre salvateur, d’immobilisme et de mouvement, se noue le talent singulier, à la fois comme auteur et comme metteur en scène, de ce "faux" Lubitsch et vrai "entertainer" français. Déjà, dès la première fois, le découpage des scènes, leur rythme – d’une rapidité inouïe sans jamais, pourtant, sembler heurter – l’ironie des personnages et de leurs dialogues : tout se joue dans la vitesse, et la finesse, puisqu’il s’agit en effet de griser. Et de se laisser griser.
 
On comprend dès lors pourquoi le jury du prix Louis-Delluc de cette époque a été surpris et séduit. Au-delà des tempéraments formidables des comédiens (Pierre Brasseur, Mary Marquet, le jeune Philippe Noiret, le frétillant Henri Garcin, tous drôlissimes), et bien que cette distribution impeccable soit aussi une constante chez Rappeneau, ce qui frappe, au fond et enfin, c’est à quel point cette première salve en noir et blanc donne de nouvelles couleurs à la comédie "made in France". Mine de rien, à travers sa cocasserie frondeuse, son désir de tout chambouler, en particulier les principes vieillots (incarnés par le personnage de Philippe Noiret), La Vie de château annonce aussi le vent de liberté qui allait bientôt souffler sur la jeunesse, deux ans plus tard, en 1968…

Titre original : La Vie de château

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Durée : 95 mn


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