La Porte du diable (Devil’s Doorway – Anthony Mann, 1950)

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Du massacre systématique des Amérindiens, ou comment diviser pour mieux régner.

Vingt ans avant Little Big Man, Anthony Mann imagine déjà un être métis, aux confluents des cultures américaine et amérindienne dans La Porte du diable. Sauf que le métissage est ici inversé : Lance Poole est un Shoshone héros de la guerre de Sécession qui, de retour dans sa vallée natale, menace d’en être chassé par des éleveurs en quête de pâturages pour leurs troupeaux ovins.

De l’échec du métissage…

La Porte du diable dresse un portrait amer du métissage. Si le film loue l’entreprise d’assimilation à la culture américaine de son héros, il en pointe aussi l’irrémédiable échec. À la différence de Jack Crabb, le héros de Little Big Man (Arthur Penn, 1970) qui peut, en raison de sa peau blanche et de sa culture cheyenne, se fondre dans les deux camps, la peau rouge de Lance Poole (Richard Taylor) le stigmatise comme étranger, alors qu’il a pourtant adopté tous les traits de la civilisation américaine.

De ce point de vue, le film innove dans le discours intégrationniste : pétri de progressisme, il ne blâme pas les Amérindiens pour leur non-intégration, ni même les éleveurs, mais le système juridico-économique qui les tient systématiquement à l’écart de la citoyenneté américaine. Paradoxalement, en niant l’héroïsme individuel – indéniable chez ce vétéran nordiste des batailles d’Antietam et Gettysburg –, la loi contrevient à l’un des principes fondamentaux de la nation états-unienne : la liberté d’entreprendre.

Lance Poole a beau répéter que « c’est [s]a terre », que les éleveurs « n’ont qu’à gérer leurs propres problèmes en-dehors de chez [lui] », on lui nie juridiquement le statut de propriétaire pourtant sanctifié par la Constitution. L’un des plus beaux plans du film se situe à la toute fin, lorsque Lance, au visage recouvert de peintures de guerre, contemple avec une nostalgie douce-amère son ancien uniforme de sergent-major, qui ne lui aura servi de rien dans cette tragédie.
 


… à l’analyse systémique de la ségrégation amérindienne

Avec finesse, Anthony Mann déplace la problématique de l’individualité au collectif. Et par ce même mouvement, il évite l’écueil du manichéisme, si présent dans les westerns classiques. Discrètement, La Porte du diable étudie les mécanismes de luttes des classes dans une société capitalistique. Il n’y a ni bons, ni méchants, mais des groupes avec des intérêts spécifiques que les dominants montent les uns contre les autres : les éleveurs appauvris par la sécheresse contre les Shoshone défenseurs des « Douces prairies », les hommes contre les femmes, les amis contre les amis…

Il existe pourtant un méchant, le maître des marionnettes de cette triste mascarade : l’avocat Coolan (Louis Calhern). C’est lui qui pousse les éleveurs à pénétrer dans les Douces prairies, qu’il sait habitées par les Shoshone. Chose étrange qu’un magistrat, d’ordinaire si magnifié par la geste américaine, fasse partie des antagonistes. Pour contrebalancer cette noirceur de la justice, s’opère un retour du balancier : le mouvement qui allait de l’individu au système réintroduit de l’individualité dans le système. Coolan est cruel, mais il n’est pas représentatif de la fonction judiciaire. Car en face, une autre figure d’avocat porte haut les valeurs humanistes de la profession : Orrie Masters, une femme (Paula Raymond).

Ce duel des avocats évite au réalisateur d’écharper trop rudement le système politique américain. Comme le rappelle Orrie, « la loi est injuste, alors il faut la modifier », par une pétition par exemple. Si la faute incombe au système, ce dernier peut faire son aggiornamento et remplacer ses figures iniques par des personnages incorruptibles. Mais en attendant que le progressisme gagne les élites blanches, les Amérindiens auront disparu. Nouvelle dialectique : pendant que l’administration se réforme, on massacre des Amérindiens.Et lorsqu’enfin le système aura achevé sa mue, il n’aura plus personne à sauver.

Titre original : Devil's Doorway

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Durée : 85 mn


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