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House by the river

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« House by the river » est une pure fantasmagorie, une oeuvre d’imagination et une vue de l’esprit où Fritz Lang explore la psyché de son anti-héros et hypostasie le mythe du démon. En version restaurée.

« La culpabilité engendre la peur. Et la peur conduit à la paranoïa. Finalement, la paranoïa mène à la violence. » Robert Ludlum

Le crime de Mr Lang : sa fascination morbide pour la perversité naturelle de l’homme

Le syllogisme de l’épigraphe est une grille de lecture parmi d’autres pour comprendre toute l’ oeuvre langienne. Le crime paranoïaque dont se rend involontairement coupable Stephen Byrne (Louis Hayward), écrivain raté en proie aux affres de la page blanche dans l’Angleterre victorienne, régénère paradoxalement sa fringale d’écriture. Cette activité est sa maîtresse capricieuse qu’il lui faut entretenir à tout prix. La dialectique langienne du bien et du Mal se réalise ici dans le dédoublement de personnalité.

L’aliénation mentale du protagoniste, son hybris démesuré, proscrit toute empathie du spectateur et suscite une atmosphère enfiévrée qui embrase la nature tout entière.

Fritz Lang insuffle un pouvoir malfaisant aux éléments, l’eau et le vent, dans leur déchaînement surnaturel. Les eaux croupissantes du fleuve sauvage donnent à voir un spectacle de décomposition surréaliste. Attisé par le vent, le fleuve en crue reflète la corruption de l’âme, qui charrie le cadavre d’un cheval dont le ventre empli comme une outre est ballotté par le courant dans un funeste présage à l’entame du film.

Le meurtre transgressif rejaillit dans les miroitements vif-argent de l’eau du fleuve comme autant d’éclairs de mauvaise conscience. Le cours d’eau sinueux ramène sans cesse le corps d’Emily (Dorothy Patrick) à la surface tel un filet dérivant malgré les tentatives répétées de Stephen pour se débarrasser de ce cadavre encombrant.

Stephen vampirise sa victime et capitalise sur le fait divers de l’annonce de sa disparition pour tirer la notoriété à lui et décupler les ventes de ses livres qui stagnaient auparavant comme les eaux putrides du fleuve tandis que ses manuscrits lui reviennent avec le ressac de la marée montante.

 

 

A la hantise de la page blanche pour l’écrivain correspond la hantise de la toile blanche pour le cinéaste

Lang interroge ipso facto le penchant morbide lié à tout acte de création. La hantise de la page blanche pour l’écrivain est transposable à celle de la toile blanche pour le cinéaste dans une parfaite adéquation. Jusqu’à quelle extrémité le créateur doit-il tendre pour arriver à ses fins ?

En sublimant ses pulsions narcissiques dans la narration romanesque de son crime, Stephen s’en fait à la fois l’énonciateur, le metteur en scène, l’architecte, le deus ex machina et le récupérateur de cadavre. Ce dernier refait régulièrement surface pour interférer avec son crime parfait comme une souillure inaltérable en suspension.

A travers ses pages « écrites sur du vent » et rebaptisées in extremis « Mort sur le fleuve », Stephen sublime son crime pour en faire son chef d’ oeuvre posthume en exorcisant les démons qui le ronge. La rédemption survient par le châtiment et l’esprit vengeur d’Emily réapparaît en gonflant le « rideau assassin » de Stephen dans une parfaite transposition à l’écran du fantastique d’Edgar Allan Poe.

En bordure d’un fleuve aux méandres à peine plus tortueux que les noirs desseins de son anti- héros démoniaque, Fritz Lang plante un décor presque aussi parfait que le crime qui se joue. La demeure victorienne évoque celle de Norman Bates, autre personnalité double, dans Psychose (1960). Même la maison d’apparence avenante recèle une face ténébreuse et des recoins sombres et sinistres qui sont le pendant de sa façade diurne.

 

 

 

Une temporalité morne et macabre

L’urbanité affable de Stephen en société dément la veulerie manipulatrice qu’il exerce sur son frère John Byrne (Lee Bowman), rendu impotent par une lourde claudication et tiraillé entre une servitude forcée envers Stephen et son amour désespéré pour Marjorie.

Lang métaphorise la crue et les débordements du fleuve que ne parviennent pas à endiguer ses berges. Son écoulement, ses remous, son bouillonnement rythment une temporalité morne et macabre. L’impuissance créatrice ne peut se satisfaire de son insatisfaction. Elle a besoin d’un levain et le fantasme sexuel en tient lieu qui avive la libido artistique.

Stephen ronge son frein durant la panne d’inspiration qui affecte sa créativité littéraire. Il laisse vagabonder et musarder son esprit à des pensées frivoles tandis que la nature impérieuse se rappelle à son souvenir sous l’apparence d’un scarabée qui vient noircir sa page blanche comme un pavé d’encre.

 

 

La nuit du prédateur

L’atmosphère poisseuse, lourdement prémonitoire, les miasmes putrides qui émanent du fleuve matriciel, invitent aux voluptés sommaires et la nature ensorceleuse est comme prise de soudaine frénésie sous l’effet d’un souffle animiste souterrain qui rompt les digues d’un trop-plein de passions inassouvies.

Comme le flot de la rivière qui se trouble sous la pression de vents adverses, le tourbillon d’eau se retrouve plus loin happé par le siphon de la baignoire où Emily fait ses ablutions.

La vision panthéiste de Lang compose avec la face cachée de la Nature et ses maléfices de la même façon que Charles Laughton convoquera l’onirisme par le sortilège tragique dans La nuit du chasseur (1955).

A la quiétude apparente des choses correspond une sourde et latente inquiétude, tapie dans l’ombre, soumise à l’inéluctable, et qui ne ne demande qu’à exercer son pouvoir maléfique.

 

 

Stephen Byrne : un ogre lubrique

Entre chien et loup et entre mauvais oeil, fétichisme et scopophilie, Stephen se métamorphose en ogre lubrique. Il se fait pressant et prédateur auprès d’Emily, sa victime offerte aux langueurs énamourées et qui exhale les senteurs du parfum de sa femme.

Sa frustration le pousse à l’encanaillement. Il la perçoit dès lors comme le double en négatif de sa femme Marjorie (Jane Wyatt). Elle personnifie le fantasme de la relation ancillaire tandis que Marjorie incarne le pilier de l’ordre familial.

Outre l’interaction olfactive,Fritz Lang accumule, jusqu’au détail obscène, les renvois à cette imagerie de la saleté tellement prégnante dans le film. Peu avant le climax du drame, il amplifie le glouglou des eaux
usées du bain d’Emily par la gouttière d’évacuation qui allume le désir pervers du mâle reniflant la femelle. Cette focalisation sonore se retrouve d’ailleurs dans les apostrophes lascives de Stephen qui pousse Emily dans ses retranchements.

Barbe-bleue ou Mister Hyde, Stephen se perd à son propre jeu de la séduction et le meurtre par strangulation survient dans un éclat de violence irrépressible. Il ne peut déchoir aux yeux de la rumeur publique que forme cette basse- cour de femmes jacassantes telle Mme Ambrose (Ann Shoemaker), son
encombrante voisine mêle-tout et pousse-au-crime : « Suivez mon conseil Monsieur Byrne, vous devriez épicer vos romans. C’est ce que le public réclame. »

L’écheveau tumultueux du récit enferme le personnage dans l’engrenage irréversible de sa perversité. Stephen est la victime expiatoire de sa propre machination.

En recourant aux artifices d’un pathos tourmenté, Fritz Lang livre une rêverie vénéneuse d’une intense singularité.

 

Distributeur : les films classiques du Théâtre du Temple

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Durée : 82 mn


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