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Diamants sur canapé (Breakfast at Tiffany’s – 1961)

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Cinquante ans après sa sortie en salles, « Diamants sur canapé » n’a rien perdu de son charme, subtile alchimie entre romance et satire sociale.

Holly Golightly vit dans un petit appartement au cœur de Manhattan avec "Chat", son chat.  En attendant de mettre le grappin sur un grisonnant millionnaire, elle vivote des largesses de gogos fortunés prêts à se laisser dépouiller pour obtenir les faveurs de notre demi-mondaine. La petite entreprise de  la divine Holly se dérègle avec l’arrivée de son nouveau voisin, Paul Varjak, auteur en devenir, et gigolo en attendant.  Quand le coeur s’en mêle, la raison s’emmèle : la fille aux mœurs légères tombe dans les bras du playboy du dessus.

Généalogie d’un succès

Il est des films si ensorcelants qu’ils s’offrent comme des évidences. C’était écrit : Peppard-Hepburn-Edwards, ce trio gagnant était taillé pour Diamants sur Canapé. Et pourtant, il faillit en être tout autrement…

Au commencement était Truman Capote. En cédant à la Paramount les droits de sa nouvelle à succès, Breakfast at Tiffany’s, l’auteur fit savoir qu’il comptait bien incarner à l’écran le rôle de Paul Varjak. Le studio lui préféra Steeve McQueen avant d’arrêter finalement son choix sur George Peppard. Pour le rôle d’Holly, les noms fusent : la Paramount songe d’abord à Marilyn Monroe puis Liz Taylor, avant que le rôle ne soit fort heureusement confié à Audrey Hepburn. Evincé du casting, Capote n’aura de cesse de critiquer le projet.

Pour la réalisation, c’est John Frankheimer qui est pressenti avant que Blake Edwards ne reçoive au final les faveurs de la Paramount. En 1961, le réalisateur d’Opération jupons n’est plus un anonyme à Hollywood, mais c’est bel et bien Diamants sur canapé qui va le révéler au monde entier.

 

« There was once a very lovely, very frightened girl »

 «  Il était une fois… » :  ainsi débute la nouvelle que Paul Varjak rédige en s’inspirant de la trépidante vie de sa voisine du dessous. Cette formule rituelle des contes de fée s’applique à merveille au film de Blake Edwards, lequel ne s’encombre pas de réalisme.

« Il était une fois » donc une femme fragile et sans le sous, à la quête d’un prince charmant. Elle le rencontre par hasard, le repousse et finalement l’épouse : la trame de Diamants sur canapé suit à la lettre celle d’un conte. D’ailleurs, le film prend des libertés avec la nouvelle de Truman Capote afin d’offrir un dénouement heureux à l’intrigue : alors que Holly Golightly s’apprête à sauter dans un avion pour le Brésil, Paul Varjak rattrape sa belle et lui avoue son amour. Ils s’enlacent, ils s’embrassent. Des trombes d’eau s’écrasent sur la ville : Happy end, rideau. Ici s’écrit le mythe du film, joyau d’élégance, quintessence du chic, magnifique bluette avec pour toile de fond un New York qui n’a même jamais existé.

 

Le glamour du casting, la sophistication des costumes, la précision de la trame narrative : Diamants sur canapé diluerait-il le ton acerbe et satirique de la nouvelle de Capote dans un déballage de joliesses ? Un reproche courant fait au film. Trop lisse et trop policé ? Sûrement pas. Quant au genre mineur de la comédie romantique, il flirte ici avec une petite forme de perfection. 

Romantisme et burlesque

Ce serait bien mal juger Blake Edwards que de réduire son film à une comédie romantique, aussi brillante soit-elle. Diamants sur canapé recèle en effet de nombreux instantanés burlesques qui, sans trahir l’esprit de Capote, en proposent  une relecture ciné-compatible avec le style du réalisateur.

Si les intermèdes avec Mickey Rooney s’intègrent assez mal au récit, le film conjugue, le plus souvent avec bonheur, romantisme et burlesque. Une boîte au lettre transformée en cabinet de toilette, l’arrosage des fleurs au whisky, ou encore un porte cigarette d’une longueur extravagante : Blake Edwards dissémine çà et là de désopilants détails et de petits gags qui viennent rehausser le ton de la comédie et la tirent vers la satire.

 

A bien des égards, la soirée mondaine dans l’étroit appartement d’Holly annonce déjà le bijou burlesque que sera The Party. La séquence est admirable tant par la maîtrise du tempo et la fluidité visuelle dont fait preuve ici Blake Edwards que par le portrait au vitriol d’une assemblée de pique-assiettes. Un véritable moment d’anthologie.

Holly/Lula : « En être, ou ne pas être » 

Outre ses qualités plastiques évidentes, ce qui frappe aujourd’hui à la vision de Diamants sur canapé, c’est à quel point Blake Edwards a su capter son époque et une société aux prises avec un nouveau mode de vie consumériste.

Au tournant des années 50 et 60, émerge dans les grandes villes une classe aisée se piquant d’être cultivée. A travers Holly Golightly et son entourage caricatural, Blake Edwards croque une génération de nouveaux urbains, faisant grand cas de la mode et du paraître. Au milieu de la masse des anonymes, il faut « en être ou ne pas être » : voici donc le dilemme existentiel de la jeune Lula Mae qui, sous les apparences d’Holly Golightly, dissimule bien mal ses origines modestes et paysannes.

 

Dans Victor Victoria, Edwards filmera une héroïne devenant héros, une femme métamorphosée en homme. Ici, le travestissement joue déjà à plein mais sous une forme différente : il ne s’agit pas de changer de sexe mais de changer de nom et de garde-robe pour duper le grand monde et se faire une place de choix dans une société d’apparence et d’artifice. Cette thématique du passager clandestin et du règne des faux-semblants n’est pas nouvelle et donnera d’autres succès du grand écran : My fair Lady, réalisé en 1964 par George Cukor, avec Audrey Hepburn dans le rôle d’Eliza Doolittle, nous raconte peu ou prou cette même quête d’ascension sociale. Toutefois, dans le contexte d’émergence d’une société de consommation, le thème du masque prend ici une acuité et une résonnance toutes particulières. 

Rance romance

L’incroyable tour de force de Blake Edwards repose sans aucun doute dans la malice avec laquelle le réalisateur fait peser tout le potentiel polémique du film sur Holly et Paul, héros supposés tout au contraire inspirer la sympathie du spectateur. Tricheuse et menteuse,  la reine des marginales est certes un petit animal fragile ; elle n’en demeure pas moins une manipulatrice froide et calculatrice, préférant, jusqu’aux derniers instants du film, le ranch d’un riche mexicain à l’amour d’un homme sincère.  Holly est aussi et encore cette jeune fille naïve et sotte, une inculte qui trouve les bibliothèques bien rébarbatives en comparaison des clinquantes vitrines de Tiffany’s.

 

Si l’amitié  puis l’amour pourra naître entre Paul et Holly, c’est que tous deux ne sont pas dupes de leur petit jeu. Ils savent parfaitement ce qu’ils sont l’un et l’autre : des imposteurs. Cette mise à nu intervient dès la première rencontre : sa cliente venant juste de partir, Paul Varjak, en tenue d’Adam, est étendu dans son lit. Vêtu d’un simple peignoir, Holly se glisse dans la chambre du gigolo, venant chercher un peu de calme, un galant éconduit tambourinant à l’étage du dessous. Comme leur métier l’impose, Holly et Paul coucheront ensemble dès le premier soir, en tout bien tout honneur certes, mais leurs corps enlacés dans le même lit : comme il est malaisé de perdre ses habitudes ! «  We are friends, that’s all » : ainsi Holly résume-t-elle son rapport à Paul, le rebaptisant au passage du prénom de son petit frère.  

Plus tard, lorsque le couple va se détendre dans une boîte de strip-tease, il porte un jugement sur le physique et le « talent » des jeunes effeuilleuses : les critiques fusent sans que les deux compères ne prennent conscience qu’ils exercent le même métier et que leur condition n’est guère plus enviable. Voir encore cette brillante scène liminaire où Holly contemple la devanture de Tiffany’s. Filmant Audrey Hepburn depuis l’intérieur de la boutique, Blake Edwards montre avec maestria que la jeune fille reste en dehors de l’univers qu’elle idéalise. Mieux, ce plan donne au spectateur l’impression que c’est Holly elle-même qui est mise en vitrine.

 

Lamentable destinée que celle d’une croqueuse de diamants qui arrive chez Tiffany’s en taxi mais rentre chez elle à pieds, faute de cash en poche. Avec ses strass en guise de diamants, ses diadèmes extravagants et ses robes de princesse, Holly est un pathétique produit de consommation forgé par une société consumériste. En ce sens, Paul et Holly ont bien raison de porter des masques de déguisements lors de leur journée « où l’on réalise ce qu’on avait jamais entrepris avant » : le masque, voilà bien le seul accessoire qu’ils ne laissent jamais tomber, quelle que soit la situation.

Au sortir du film, en semblant renaître à elle-même, notre pretty woman se retrouve sur le trottoir : chevelure trempée, maquillage défait, Holly Golightly redevient Lula Mae au beau milieu d’une ruelle encombrée de poubelles et de détritus. Le carrosse est redevenu citrouille, les apparences se sont fracassées contre la réalité. De la 5ème avenue ensoleillée aux bas-fonds de New York un soir de pluie, la dégringolade est sévère. Holly était jadis une femme entretenue et malheureuse. Lula sera-telle une épouse pauvre et heureuse ? Le happy end prend un tour plus amer qu’il n’y paraissait. 

Les diamants sont éternels

Lors de sa sortie en 1961, Diamants sur canapé reçoit majoritairement les faveurs de la critique et le public se déplace en masse. L’incroyable performance d’Audrey Hepburn fait le reste : à peine dans les salles, le film a déjà l’allure d’un classique. Aujourd’hui encore, une fascination troublante opère à chaque vision. Appelons cela la grâce, la magie du cinéma ou, plus simplement, un heureux hasard.

Si Diamants sur Canapé n’est pas un film majeur de Blake Edwards, la postérité l’a pourtant hissé au rang de véritable classique. L’affection que le public lui porte aujourd’hui encore doit sans doute beaucoup à la grande justesse avec laquelle le réalisateur a su capter cette quête du bonheur de citadins déboussolés, ce dilemme entre apparences et réalité, cette course effrénée vers la réussite. Dans cette chronique d’anonymes noyés au cœur d’une cité qui ne dort jamais, l’on trouve déjà le terreau du cinéma de Woody Allen.

Un instantané inoubliable, enfin : New-York, 5e avenue, à l’aube. Une silhouette élancée et hautement sophistiquée sort d’un taxi : Holly vient petit-déjeuner devant les vitrines du joaillier Tiffany’s. Contempler des bijoux, voilà le remède  pour chasser ses papillons et ces satanés jours « when you’ve got the mean reds ». Portée par l’ennivrante mélodie Moon river*, cette scène d’ouverture concentre avec brio tous les enjeux de l’intrigue et transpire de ce charme indéfinissable propre au film de Blake Edwards. Un pur instant de cinéma. En 2004, dans Rois et Reine, Arnaud Desplechin s’empare de cette séquence mythique pour la transposer dans un Paris du début du XXIème siècle. Blake Edwards n’aurait sans doute pas imaginé que son film connaîtrait une telle postérité.

Quant au visage d’Holly Golightly, alias Audrey Hepburn, on le retrouve aujourd’hui encore décliné sur mille et un objets de design, du briquet à la tasse à café, en passant par le paravent ou l’horloge. Une preuve de plus de l’empreinte esthétique durable du film dans l’imaginaire collectif.  « Cette Hepburn va complètement démoder la poitrine », lançait Billy Wilder en 1961, lors de la sortie du film. Il avait raison, une fois de plus.

* Avec cette mélodie entêtante et légère, Henry Mancini rafle les Oscars de « meilleure musique » et de « meilleure chanson » en 1961.

Titre original : Breakfast at Tiffany's

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Durée : 115 mn


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