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Derrière le miroir

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Une dépendance à la cortisone et une figure banale, un instituteur : portrait par Nicholas Ray d’une société américaine en proie au doute.

Instituteur marié et père d’un garçon, Ed Avery mène la vie ordinaire d’un Américain moyen jusqu’au jour où le médecin lui apprend une terrible nouvelle. Une maladie rare et mortelle bouleverse l’existence de ce professeur. Mais le corps médical lui propose un nouveau remède : la cortisone. D’abord bénéfique, celle-ci se révèlera bien vite néfaste…

Une maison de poupée

Derrière le miroir se déroule principalement dans la maison d’Ed Avery, située dans une banlieue américaine quelconque. Là, tout y est rangé et même trop bien rangé. Madame, affublé d’un tablier et soigneusement coiffée, s’affaire dans la cuisine, endossant ainsi le statut de la parfaite ménagère tandis que fiston traîne devant le petit écran. Le rôle de l’épouse modèle colle très bien à Barbara Rush, même si l’on peut regretter une interprétation parfois trop lisse. Ed Avery (James Mason), lui, est présenté comme un père de famille exemplaire : instituteur, il n’hésite pas à subvenir aux besoins de sa famille en troquant son costume contre la tenue d’un standardiste, employé dans une entreprise de taxis.

Pendant l’exploration de l’intérieur familial, la caméra embrasse le réfrigérateur et la télévision, si emblématiques de la société de consommation. Le pavillon Avery abrite donc un foyer lambda des années 50. Elle accueille des invités, jouant au bridge, au milieu d’un décor classique. L’on se croirait dans une maison de poupée dans laquelle ne manque aucun accessoires. L’intérieur est solennel, la disposition de la salle à manger évoquera d’ailleurs la Cène, vers la fin du film.

Et pourtant, Nicholas Ray met en lumière les craquelures dès le début du film.. En effet, le père de famille rentre de sa journée de travail, avec son nœud papillon serré au col et son costume gris sans plis, en pénétrant par la porte de la cuisine. Celle-ci est cernée par deux images représentant des horizons lointains. Elles reflètent un besoin d’exil de la part du père. D’ailleurs, ce dernier fera clairement part de cette soif d’évasion à son épouse, après la réception des invités. Ainsi, cette maison respirant la perfection est dénuée d’énergie et s’avère asphyxiante pour le chef de famille. C’est dans cette demeure, exagérément ordonnée, que le réalisateur fera en CinémaScope éclater les valeurs de la société américaine .

 

 

Maladie et folie des grandeurs

L’apparent équilibre de la famille est vite bousculé par l’annonce de la maladie. En effet, nous découvrons d’emblée un personnage à la santé défaillante. Lors de la première séquence à l’école, un gros plan s’attarde sur une montre que l’instituteur veut saisir mais une crise arrête ce dernier. Le réalisateur montre ainsi que le temps échappe à son personnage, rattrapé par la maladie. Réalisé en 1956, Derrière le miroir est né à partir d’une enquête de Berton Roueché menée sur les effets néfastes de la cortisone. Le film dénonce les travers de la pharmacopée et de la société de consommation naissante, lesquels entraînent une ingurgitation excessive de médicaments, autrement dit une addicton. Le remède finit par se muer en une drogue, semant un cataclysme dans la maisonnée. Là où l’oncle Wally propose comme remontants naturels un énorme morceau de steak saignant et une recette faite à partir de produits laitiers, son frère Ed se gave continuellement de comprimés à base de cortisone.

Le film s’attaque à ce sujet par le biais d’une touche fantastique. Celle-ci vient se greffer au drame et évoque le fameux Dr. Jekyll et Mr. Hyde (1931). L’institueur cobaye rappelle le personnage de Fleming et de Stevenson. À la place d’une potion, il engloutit des comprimés et devient en proie à une transformation et à des élucubrations. Cigarette à la main, Avery se prend pour un démiurge. La suprématie éprouvée par le personnage est d’abord suggérée par le plan où son visage apparaît avec en arrière-plan, un ciel clément, lors de son retour à l’école. Mais la face sombre et bileuse d’Avery commence réellement à se manifester dans le magasin de luxe. D’ailleurs, c’est là que l’objet miroir, hautement symbolique, fait sa première apparition, avant d’éclater dans la séquence de la salle de bains.

 

 

Ed Avery terrorise sa femme et son enfant, comme le montre le plan où il entraîne son fils au football américain. Ce dernier est à terre, aux pieds de son entraîneur persécuteur. Ray joue sur cette horizontalité et la fait contraster avec la verticalité imposante du père, dont on ne voit que les jambes rigides et éloquentes. Le climat familial devient anxiogène, au fur et à mesure et atteint son summum lors d’une contre-plongée influencée par l’expressionisme allemand. L’autoritarisme du père s’y traduit par l’ombre gigantesque de ce dernier. De la radiographie pulmonaire au diagramme médical, en passant par des effets de surimpression, Nicholas Ray nous emmène dans un univers trouble et inquiétant, métamorphosé par la démesure. Son personnage devient un chef de famille tyrannique, un délinquant puis un potentiel meurtrier. Son chemin emprunte celui d’une personne soumise à l’addiciton.

 

 

Derrière l’American way of life

Le long métrage nous introduit derrière les apparences d’une famille américaine moyenne pour critiquer l’American way of life. La maladie d’Ed Avery qui vient semer le trouble dans le foyer ne constitue finalement qu’un prétexte pour attaquer cette Amérique des années 50. Métaphore d’une société, le malade perd la tête, au sens propre comme au figuré. Un plan coupe le visage d’Avery lorsqu’une crise attaque ce dernier, tout en soulignant une main collée à une sonnerie au retentissement glacial, prélude à l’annonce du désastreux diagnostic. Nicholas Ray pointe les failles d’un monde rongé par la consommation : son personnage principal est contraint d’accumuler un second emploi pour arrondir les fins de mois. Puis lorsqu’il rentre chez lui, son fils l’assaille par cette première question « Tu ne m’apportes rien ? ». Le statut de l’intellectuel n’est pas reconnu à sa juste valeur et, comme le fait remarquer Ed Avery, après son passage à l’église, l’on préfère confier l’éducation des enfants à des dévots.

Le rêve américain s’effrite. Ray n’a de cesse de filmer ses failles. Son personnage convoite la robe dispendieuse de sa collègue pour sa femme et part donc en direction du magasin de luxe afin que son épouse ne soit pas en reste. Le couple Avery invite des amis chez eux mais la soirée n’est franchement pas des plus conviviales. Les personnages se tournent le dos et conversent autour de l’achat d’un aspirateur… « Ternes », voilà l’adjectif qu’emploie leur hôte pour les qualifier. Au cours de la soirée, les visages sont fermés et aucun éclat de rire ne sort de la bouche des convives. L’ambiance peu réjouissante transparaît aussi dans la tenue des adultes et reflète un mal de vivre. Les couleurs des vêtements sont maussades et contrastent avec le rouge des habits des élèves dans la cour, au tout début du film.

 

 

Richard, le fils d’Ed, est souvent vêtu de rouge. Son blouson rappelle celui de James Dean dans La Fureur de vivre (1955). La couleur signale le danger en présence du père, mais pas seulement. À l’instar de Jim Stark, la tenue du garçon indique sa position, à l’encontre du monde légué par les adultes. Au lieu d’être enthousiaste et de succomber à la consommation, Richard s’inquiète du comportement de son père lorsque ce dernier lui propose d’acheter un nouveau vélo. Son attitude change au cours du long métrage. On se souvient qu’au début du film, Richard voulait savoir si son père lui avait acheté un cadeau. Le petit garçon pourrait donc incarner un renouveau, comme le suggère le plan où il apporte une plante à son père alité à l’hôpital, alors que ce dernier incarne l’Amérique des 50’s et ses limites. Et si, sous l’effet de la cortisone, Avery condamne et se met en tête de bousculer l’éducation, la religion et le modèle familial en réclamant le divorce, l’instituteur ne s’embarque pas moins dans une voie d’anéantissement. Celle-ci se traduira en effet par l’idée d’infanticide.

Le réalisateur évoque cet aspect destructeur à travers les réactions de l’instituteur malade face à la substance qu’est le lait. Ed Avery prive son enfant de nourriture mais son épouse parvient à lui faire boire un verre de lait en cachette. Au cours du repas, le père remarque la diminution du volume de lait dans la carafe, ce qui soulève sa colère. Il devient également exécrable face au livreur de lait qu’il juge trop bruyant. Le cauchemar de la famille s’arrête brusquemment avec un happy end hollywoodien mais il aura mis en lumière les fêlures du rêve américain. Puis la sérénité finale n’est peut-être qu’éphémère. La lumière rouge, située à l’entrée de la chambre du malade ressemble à un signal d’alarme et apporte un contraste avec l’heureux dénouement. Derrière le miroir constitue un drame intense et critique, une œuvre dans laquelle Nicholas Ray dissèque remarquablement une société américaine bâtie sur des fondations beaucoup moins solides qu’elles n’y paraissent…

Titre original : Bigger than Life

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Durée : 95 mn


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