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Versailles

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Puissant, incandescent, le premier film de Pierre Schoeller, en plus d’aborder avec force la question de la réinsertion, confirme la grandeur de l’émouvant Guillaume Depardieu.

On le saisit immédiatement : tout ici sera affaire d’intensité. La condition première de la survie des figures qui nous sont exposées, le point d’ancrage de leur stabilité, leur avancée, et surtout de l’avancée de leur fiction sera la garantie d’une proximité constante, d’une chaleur humaine toujours saisissable. Versailles est donc le premier long-métrage de Pierre Schoeller, scénariste remarqué de films tels que L’Afrance, d’Alain Gomis (1999) ou Quand tu descendras du ciel, d’Éric Guirado (2001). Porté par un soucis clairement social, ce film est avant tout la singulière approche, frontale et puissante, du quotidien des SDF, moins dirigée par une volonté descriptive que par un pur appétit de rencontre, d’apprivoisement d’une certaine réalité française.

Nina, 23 ans, mère d’Enzo, un petit garçon de 5 ans, est confrontée à l’obstacle a priori insurmontable de la marginalité, d’une perdition sociale sans retour. Secrètement désireuse pourtant d’offrir un avenir à son enfant, la jeune femme trouvera en Damien, un solitaire vivant dans une cabane des bois de Versailles, un éventuel salut. Le magnétisme, la présence animale de l’homme, au-delà d’éveiller chez elle des instincts oubliés, lui sembleront être les signes d’une aptitude à prendre en main le destin d’Enzo. Tout est lisible et discernable sans qu’aucun mot pourtant ne puisse officiellement expliciter ces divers élans, ces sombres entreprises. Le comportement de Nina apparaît en un même geste aussi inexplicable que d’une parfaite limpidité. Ce qu’elle voit en Damien, bien qu’aucun de ses mots ne le confirme, est finalement ce que chacun voit : un « héros ».

Versailles est ainsi le beau mais sombre récit d’une prise de responsabilité. Cet homme, qui semblait avoir trouvé dans la soustraction au monde le sens de sa vie, s’être fait à l’idée que jamais la société ne saurait satisfaire ou comprendre ses refus et colères, comprend vite que le sort de cet enfant lui impose une nécessaire remise en jeu de son propre destin. Si la communauté des « parias » a pour elle de vivre de son désespoir, de trouver en sa résignation même matière à survie, la présence de ce petit homme est aussi une interrogation sur le « futur ». Jamais un clochard n’acceptera de transmettre à ses descendants le poids d’un statut inhérent à son parcours personnel. « Tout sauf une lignée de Damiens » sera le silencieux déclencheur d’une incertaine tentative de réinsertion.

Dans le rôle de ce dernier, Guillaume Depardieu. Soit l’acteur français contemporain portant sur lui toutes les traces de son histoire. Le Daniel Darc du cinéma français, encore vivant bien que revenu tant de fois de son dernier jour. Le voir ici tenir la distance de semblable et aussi dense aventure, force l’admiration. Dès sa première apparition, Damien est prometteur d’une quête, d’une rage de tenir sur ses jambes, de tenir le plan, la scène, malgré l’évidence d’une diminution, voire d’une fatigue. Vifs et abîmés, le personnage, l’acteur sont porteurs d’une conviction d’exister sans pareille. Près de lui, chaque autre protagoniste se doit de donner le change, de rivaliser d’intensité modérée, au risque de s’évanouir très vite.

D’où peut-être l’impossibilité de réduire le personnage de Nina à une fille irresponsable, une « mère indigne ». Judith Chemla, qui l’incarne, trouve au contraire le moyen d’émouvoir et de rester belle jusqu’en ses plus violentes chutes. Sa brève séquence avec Depardieu la révèle apte à révéler son personnage tout en préservant la force de sa complexité. De même, le petit Max Baissette De Malglaive (Enzo), Aure Atika et Patrick Descamps (la belle mère et le père de Damien), sont les émetteurs et les réceptacles de toute la problématique, pour le marginal, d’une communication nouvelle. C’est en cela que Versailles est avant tout le produit d’un constant travail sur les températures et intensités. Ce qui meut et traverse les séquences est une ouverture à l’éventualité.

Ressort ainsi de l’expérience l’évidence d’une rencontre, d’une confrontation de regards et de lignes de vie d’autant plus riche que résistant toujours à la simplification. La question de la réinsertion y sera moins abordée sous l’angle d’une découverte tardive du bonheur, que d’un simple choix après rumination. Il ne sera jamais certain que Damien ait offert à Enzo une vie meilleure, mais ne fait aucun doute qu’à travers leur rencontre s’est posée une inestimable question : à quel niveau l’adaptation au monde d’un individu se trouve sans cesse (dés)équilibrée par la prise en charge d’un supplément (l’autre, son prochain) ?

Titre original : Versailles

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Durée : 113 mn


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