Synecdoche, New York

Article écrit par

Le premier film de Charlie Kaufman est une expérience cinématographique onirique. Le cinéaste propose de pénétrer un univers comparable à un rêve (ou un cauchemar) éveillé. Les plus audacieux devraient être partants pour jouer aux somnambules.

Synecdoche, New York peut être pris pour une réflexion sur les orientations que l’on donne à sa vie. Choisir de la vivre ou s’accrocher à un douloureux passé : le prétexte pour la regarder de l’extérieur en la mettant en scène, à la manière d’un dramaturge. Caden Cotard, interprété par le brillant Philip Seymour Hoffman (on se demande d’ailleurs dans quel film on pourrait l’interpeller en flagrant délit de mauvaise interprétation), en est un. Marié, père d’une fille délicieusement prénommée Olive, Cotard vit la fin de son couple. Sa femme Adèle, peintre au talent mondialement reconnu, a décidé de s’installer à Berlin pour y poursuivre sa carrière. Olive fait partie de ses bagages. La séparation est difficile pour Caden qui découvre au même moment que son système nerveux est atteint d’un mal mystérieux. Il fait de son mieux pour reprendre le dessus et surmonter l’absence d’un enfant livré à la mauvaise influence d’une amie de sa mère. Caden essaie même de vivre une nouvelle histoire avec la jeune et rousse Hazel, qui lui fait les yeux doux, puis avec Claire, une actrice de sa troupe qui l’admire. Ses femmes et plus tard ses comédiennes, Tammy qui jouera Hazel, et Ellen, à qui reviendra le rôle de la femme de ménage d’Adèle, s’apparentent à des bouées pour un homme qui perd pied au fil des ans. Mais le vrai exutoire se trouve ailleurs, dans la création de l’œuvre d’une vie, de sa vie. Et ce n’est rien de le dire. Caden s’enfonce alors dans la mise en scène de son quotidien au point de créer un monstre : la confusion entre fiction et réalité (à l’origine, Synecdoche, New York devait être un film d’horreur).

Charlie Kaufman, à qui l’on doit le scénario de Dans la peau de John Malkovich, est un habitué des univers, voire des vies complexes. Synecdoche, New York, dont il a également signé le scénario, en est un nouvel exemple. Sa démarche semble d’autant plus aboutie qu’il en est le réalisateur. Pour cette grande première, il a choisi d’entretenir, avec un malin plaisir, le flou dans l’esprit du spectateur. Surtout dans la seconde moitié du long métrage, qui dure un peu plus de deux heures. La vraie vie de Caden, présentée auparavant, bascule sur scène. Elle se déroule désormais parallèlement aux indications du metteur en scène Caden Cotard et à la recherche d’acteurs susceptibles d’incarner les héros de ce quotidien. Les digressions se multiplient : ces allers-retours entre le réel et la pièce, qui accaparent la vie du dramaturge, testent à chaque instant l’attention du spectateur. La prouesse de Kaufman est là : accrocher quand tout concourt à faire lâcher prise. Ce qui n’est pas une vue de l’esprit, puisque la production du film conseille de le revoir plusieurs fois afin de mieux en appréhender les subtilités. Le conseil, loin d’être une astuce marketing, n’est pas superflu. Regarder Synecdoche, New York peut donner l’impression que le temps se rallonge. Au propre, parce que la vie de Caden se déroule deux fois – sur scène et à l’écran –, et au figuré, pour le spectateur qui tente de faire la part des choses dans son petit cerveau. À l’instar d’une poupée russe, le long métrage de Kaufman n’en finit pas de se découvrir, jusqu’à son somptueux plan final. L’expérience est prenante et s’apparente à une révélation. Celle de mettre en images l’adage qui veut que l’on soit le héros de sa propre vie. Autrement, on prend le risque d’en faire un rêve ou un cauchemar. Synecdoche, New York est une œuvre hallucinante et hallucinogène. La maison de Hazel, toujours en flammes, est l’une des nombreuses illusions d’optique dont regorge une fiction pour le moins onirique. Les cinéphiles qui n’ont pas peur de vivre des expériences nouvelles et aiment relever le jouissif – mais illusoire – défi de percer à jour une fiction apprécieront. Bon film les petits!

Titre original : Synecdoche, New York

Réalisateur :

Acteurs : , , , , , , ,

Année :

Genre :

Durée : 125 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La Passagère

La Passagère

Plongée traumatisante dans l’électrochoc concentrationnaire, « La Passagère » est une oeuvre lacunaire unique en son genre tant elle interroge l’horreur de l’Holocauste par la crudité aseptisante de ses descriptions aussi bien que par les zones d’ombre qui la traversent. Retour sur ce chef d’oeuvre en puissance qui ressort en salles en version restaurée 4K.

Le Salon de musique

Le Salon de musique

Film emblématique et sans doute le chef d’oeuvre de Satyajit Ray même si le superlatif a été usé jusqu’à la corde, « Le salon de musique » ressort dans un noir et blanc somptueux. S’opère dans notre regard de cinéphile une osmose entre la musique et les images qui procèdent d’une même exaltation hypnotique…

WESTFIELD STORIES SAISON 2

WESTFIELD STORIES SAISON 2

Interview de Nathalie PAJOT, Directrice Marketing France d’Unibail-Rodamco-Westfiel. Elle nous présente la deuxième édition du Festival de courts-métrages Westfield Stories auquel est associé Kourtrajmé, le collectif de jeunes cinéastes crée par Ladj Ly.

Cycle Mani Kaul, cinéaste féministe de l’errance et du voyage intérieur

Cycle Mani Kaul, cinéaste féministe de l’errance et du voyage intérieur

Le cinéma de Mani Kaul dépeint subtilement la manière dont la société indienne traite ses femmes. On peut qualifier ses films d’art et essai tant ils se démarquent de la production commerciale et sont novateurs par leur forme originale. Avec une âpreté et une acuité douloureuses, le réalisateur hindi décline le thème récurrent de la femme indienne délaissée qui subit le joug du patriarcat avec un stoïcisme défiant les lois de la nature humaine. Un mini-cycle à découvrir de toute urgence en salles en versions restaurées 4K.