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Something’s got to give (George Cukor, 1962)

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Marilyn pour la dernière fois. Quelques mots sur le film inachevé de Cukor.

Hollywood est un immense réservoir à histoires. Il y a celles qui se déroulent devant la caméra : brillantes, glamours, magnifiquement éclairées. Puis celles, sournoises, qu’il vaudrait mieux garder dans l’ombre : les tensions et les jalousies, les contrats et l’argent, la vie privée qui envahit le devant de la scène jusqu’à en contaminer le film. Ainsi, les films sont souvent indissociables des histoires qui gravitent autour d’eux. La haine féroce que se vouaient Fred Astaire et Ginger Rogers, la jalousie de Judy Garland envers Gene Kelly pendant le tournage du Pirate de Vicente Minnelli (1948)… Marilyn Monroe, mythique dès son vivant, n’y fait pas exception. Ses retards et absences sur les tournages sont légendaires. Jusqu’à Something’s got to give de George Cukor en 1962, connu quasi uniquement pour son histoire catastrophique.

 

La naissance même du film n’a rien du rêve hollywoodien. Marilyn, en contrat avec la 20th Century Fox, n’a pas tourné avec les studios depuis deux ans et leur doit encore un film. La Fox est au bord de la faillite avec les retards et dépassements du tournage titanesque de Cléopatre de Joseph L. Mankiewicz à Rome. Un film avec Marilyn en tête d’affiche apparaît comme la solution idéale pour renflouer des caisses qui se vident dangereusement. Le choix se porte alors sur le remake d’un film de 1940 : My Favorite Wife de Gardon Kanin avec Irene Dunne et Cary Grant. Comme souvent à Hollywood, le choix du réalisateur n’intervient qu’après celui de l’histoire et de l’acteur principal. Monroe soumet en 1961 à la Fox une liste de dix réalisateurs avec lesquels elle accepterait de tourner, parmi lesquels : Wilder, Kazan, Huston, Ford, Mankiewicz, Hitchcock… Le choix se portera sur George Cukor, avec qui l’actrice a déjà tourné Le Milliardaire (1960). Ce précédent tournage s’étant assez mal déroulé, Cukor est plus que réticent. Mais une menace de procès pour rupture de contrat et un beau salaire sauront convaincre le réalisateur.

Reste à achever le scénario, source de toutes les tensions, Marilyn ayant trouvé la première ébauche « insipide ». Elle approuve la version de Nunnally Johnson, que refuse Cukor qui adjoint Walter Bernstein au projet. Le retard s’accumulant, le tournage commence avant la fin de l’écriture du scénario et sa validation par toutes les parties. Il débute en mai pour une sortie du film à l’automne. Dean Martin et Cyd Charisse complètent la distribution pour ce film au casting quatre étoiles. On connaît la suite : l’actrice malade constamment absente, le planning de tournage sans cesse revu, le retard qui s’accumule… Au bout de huit semaines, il s’interrompt et l’actrice est renvoyée par la Fox. Commence alors une valse surréaliste de procès : la Fox contre Marilyn, la Fox contre Dean Martin (il refuse de jouer avec une autre que Marilyn), Dean Martin contre la Fox, Cyd Charisse contre Dean Martin (elle l’attaque pour manque à gagner)… Mais tout finit bien ou presque : Marilyn est réembauchée par la Fox avec une rallonge pour ce film (contrairement à ce qu’on peut imaginer, son contrat est loin d’être aussi avantageux qu’il pourrait l’être pour une star de son rang) et Cukor est remplacé par Jean Negulesco (Comment épouser un millionnaire ?, 1953 ). Début août 1962, Marilyn Monroe est retrouvée morte chez elle. Fin de l’histoire et disparition de Something’s got to give.

 

Cinq cent minutes de rushes avaient été tournées. Quasiment toutes les scènes sans Marilyn et quelques unes avec elle. Quelques images du tournage sont par la suite devenues extrêmement célèbre : Marilyn retrouvant ses enfants et surtout l’actrice se baignant nue dans la piscine, petit scandale à l’époque qui aurait permis au film de bénéficier d’une intense publicité lors de sa sortie. En 1999, les rushes retrouvés ont été restaurés puis montés à partir des archives du film et du scénario, en essayant de rester le plus proche de la vision de Cukor. C’est donc aujourd’hui un petit tiers de ce qu’aurait pu être le film que peut découvrir le spectateur.

Something’s got to give s’ouvre dans un tribunal. Face à un juge psychorigide, Dean Martin vient faire constater légalement la disparition de sa femme, Ellen, dans un naufrage il y a plus de cinq années afin de se remarier avec Cyd Charisse, grande bourgeoise névrosée tirée à quatre épingles. Pendant leur voyage de noce, la morte reparaît, revient dans la maison familiale et retrouve ses enfants. Sans dévoiler son identité, elle se fait embaucher comme nurse. Le retour des nouveaux mariés sera donc le sujet de nombreux quiproquos.
 
Au vu d’un tel sujet, on pourrait s’attendre à un traitement dramatique dans le style des premiers films de Mankiewicz par exemple. Mais avec Cukor et Monroe, c’est la comédie qui s’amène au sein d’une villa somptueuse baignée d’une intense lumière qui joue sur les contrastes entre l’extrême clarté des sols et des murs sur lesquels se détachent violemment quelques tâches de couleurs (l’herbe, la piscine, le palmier, les acteurs…), le tout servi par des acteurs formidables (Cyd Charisse est grandiose dans la caricature de la bourgeoise hyperactive pendue à son psy).

 

On y découvre une Marilyn comme on ne l’avait encore jamais vue. Moins ingénue, elle joue une femme plus âgée, plus proche de son âge réel (elle fête ses trente-six ans durant le tournage) et pour la première fois à l’écran mère de deux enfants. Une actrice différente des quelques rôles dramatiques qu’elle a pu interpréter jusqu’alors (Rivière sans retour, Les Désaxés). Plus émotionnelle notamment dans ce qui apparaît comme le sommet de ce court film : la scène de retrouvailles avec les enfants. Ellen pénètre dans le jardin de son ancienne demeure et voit ses enfants jouer dans la piscine. Rien n’est dit. Alors qu’on connaissait le talent de Marilyn pour le comique de geste (le comique de ses films vient tout autant de l’excellence du scénario et des dialogues que de l’extrême précision de ses gestes), tout passe ici par le regard de l’actrice en gros plan. C’est l’un des rares du film, car d’une grande fatigue, Monroe exigeait des plans plus éloignés. Si le reste du film donne de l’actrice une image plus convenue – en cela Something’s got to give perpétue de manière très classique l’héritage de la comédie des années 1950 –, cette séquence est marquante tant se laissent entrevoir les possibilités inexploitées de l’actrice.

Le personnage d’Ellen va peu à peu envahir la maison, sa propre maison, et parasiter la vie du nouveau couple. Ainsi, lorsqu’ils rentrent de lune de miel, les époux découvrent les deux enfants construisant une cabane dans les palmiers du jardin, cabane qui sonne comme un avertissement pour Dean Martin qui voit alors ressurgir sa femme disparue qui fera tout pour le mettre mal-à-l’aise. Présentée comme la nurse suédoise, Marilyn s’en donne à cœur joie, se met donc à parler avec un fort accent et à transporter les bagages sous l’œil consterné de son mari. Son personnage se mettant en scène, Marilyn joue la surexpressivité, et fait écho à la plupart des rôles qui ont fait son succès : la ravissante idiote, ingénue mais non dénuée d’ironie. Deux femmes s’affrontent au sein de Something’s got to give : l’épouse cachée et la comédienne hilarante, deux femmes dont on ne sait jamais si le finale du film parvient à les réconcilier.
Outre une séquence où elle tente d’apaiser la jalousie de son époux, il n’y a qu’une autre scène tournée avec Marilyn : celle archiconnue de la piscine. La nuit tombée, alors qu’il s’apprêtait à se coucher avec sa nouvelle femme, Dean Martin découvre Ellen s’ébattant nue dans l’immense piscine de la villa. Elle rit, elle nage, elle éclabousse. Dean Martin essaie bien de lui dire qu’elle va attraper froid, mais rien n’y fait. Dans une béatitude proche de l’hystérie, Marilyn reprend possession des lieux. La petite histoire veut que l’actrice se soit débarrassée de son maillot couleur chair au bout de la troisième prise pour tourner nue. Triste ironie qui voit Marilyn s’offrir nue dans son dernier film, bouclant ainsi une carrière commencée comme pin-up pour magazines.

 

Il y a trop peu de matière pour déterminer si Something’s got to give aurait été un très bon film ou pas. Disons que ce qu’il nous est permis de voir aujourd’hui montre une comédie maîtrisée et charmante, sans pour autant en faire le film le plus intéressant de son réalisateur. Son inachèvement et la légende construite autour de lui font beaucoup pour son attrait. Reste Marilyn, mature pour la première fois à l’écran, à la beauté effarante, la chevelure irradiante, presque blanche. Plus que sa disparition, le film semble au contraire montrer une apparition : celle de facettes non dévoilées de l’actrice et permet de fantasmer, à tort ou à raison, sur ce qu’aurait pu être la suite de la carrière de celle qui restera à jamais la plus grande star de Hollywood.

Comme rien ne se perd à Hollywood, mais que tout s’y transforme, surtout quand il s’agit d’or, le film sera repris et remanié pour un nouveau tournage. En 1963 sort donc sur les écrans Pousse-toi chérie (c’est quand même moins glamour que « Quelque chose va craquer »), réalisé par Michael Gordon avec James Garner et Doris Day. Définitivement, un petit bout de rêve américain s’en est allé.


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