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Soleil de plomb

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Déjouer les atrocités de haine qui peuvent tourner en boucle, la tentative remarquable de Dalibor Matanic.

« A chaque fois qu’un écho du passé essaie de stopper nos jeunes couples, nous arrêtons le film et essayons de donner à un nouveau couple une nouvelle chance à une période différente de l’Histoire. » Tel est le trésor sur lequel a compté Dalibor Matanic pour son dernier film dans sa tentative de tordre le coup à la haine et à la violence : le sentiment amoureux. Ancré dans une guerre particulièrement meurtrière, les conflits inter-ethniques de l’ex-Yougoslavie, le cinéaste filme trois histoires d’amour entre un Croate et une Serbe, sur trois décennies (du début de la guerre en 1991 à sa fin en 2011, laissant des populations exsangues, puis en 2011), leur donnant à chaque fois une impulsion où le lien amoureux devient la possibilité d’un dépassement de cette guerre doublé d’une démonstration tragique de son absurdité. C’est, quelque part, la lutte idéaliste du sentiment contre le déroulement de l’Histoire.
 

Le premier récit est peut-être celui qui montre le plus radicalement la déraison qui va lancer le conflit : elle prend les traits d’une lutte sans abdication pour Ivan et Jelena, afin d’être ensemble au mépris des tensions qui prennent de plus en plus de place au sein de chacune de leurs communautés, leurs familles respectives cherchant à les séparer car l’autre « n’est pas des leurs ». Le dénouement tragique qui le ponctue marque l’éclatement de la guerre et se fait littéralement sur une zone de délimitation, une frontière entre les deux « camps », signalant un point de bascule individuel mais également historique symboliquement : le couple échoue à la ligne de démarcation des deux ethnies, au point de non-retour. La succession des trois histoires est progressive, et avec l’avancée des décennies, l’écoulement du temps, se joint l’évolution des individus (ici les couples) face à la progression et la fin du conflit. Le deuxième récit (Natasa et Ante) est une épreuve insurmontable de surpassement du traumatisme tandis que la dernière histoire (Marija et Luka) s’apparente à de la résilience. Les plans, comme les personnages, présentent des compositions inquiètes et abîmées, à l’image de leurs décors sinistrés, où l’on s’observe au travers d’un toit béant, d’une porte, au risque parfois du piège d’un "plan tableau"…

A travers le potentiel amoureux, Dalibor Matanic use sans doute du plus fort pouvoir de résistance et de guérison. Avec grande intelligence, ce n’est pas six acteurs différents qu’il emploie pour jouer les trois couples respectifs mais deux acteurs. Les impressionnants Goran Markovic et Tihanna Lazovic endossent à la suite les trois personnages, à chaque fois distincts mais imprégnés de l’ombre de leur personnage précédent ou de celui à venir. C’est le même couple auquel le cinéaste propose trois chances, une pour chaque décennie, au mépris du contexte. Ce réemploi redonne une chance au couple, comme il l’explique, et cherche à endiguer le mal furieux de la guerre, tournant, se répétant désespérément, comme une toupie. L’emploi des mêmes acteurs s’accompagne d’une répétition d’éléments visuels disséminés dans chacun des récits : le jeune Ivan de la première histoire réapparait dans la dernière, de même que le frère de Jelena se retrouve sur une photographie dans la seconde histoire. Ou encore, un berger allemand traverse les trois décennies, accompagne le décor de chacun en des lieux différents. Ce retour de détails, assez glaçant, raccorde historiquement les récits individuels. Ils sont tout autant les restes traumatiques, mémoriels, que des inserts visuels qui ne demandent qu’à être gommés et remplacés par d’autres. Tourné en Dalmatie, la région littorale de la Croatie et du Monténégro qui comprenait l’Herzégovine et la Bosnie, le paysage porte les scories de la guerre. C’est sous des couleurs chaudes, sèches, orangées, de « villages brûlés par le soleil » que le cinéaste ancre ce cercle infernal qui ne demande qu’à être déjoué par des occasions de « rejouer » par les individus. Le soleil de plomb, qui donne son nom au titre, a cette pesanteur qui tiraille entre une torpeur abattante et une nervosité qui fait sortir de ses gonds. C’est la puissance exsangue mais sentimentale du film qui cherche à faire de cette dernière sensation du soleil de plomb, autre chose qu’un énième nid de haine et de cendres.

Titre original : Soleil de plomb

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Durée : 123 mn


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