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Rêves

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« Rêves » est un condensé d’aberrations et de chimères que se forge Akira Kurosawa au tournant crépusculaire de sa carrière. Ces projections visuelles, tour à tour agitées et apaisées, viennent assaillir sa mémoire résiliente.

Il se fait comme ça, entre les rêves et la conscience éveillée,des échanges mal définis: une sorte d’osmose Louis Aragon

Rêves projette un patchwork bigarré de peintre visionnaire à même la toile cinématographique. Akira Kurosawa se souvient qu’il fut un peintre en herbe qui aspirait à le devenir pour de bon et il traduit ses impressions fugaces avec toute la palette chromatique à sa disposition.

Des rêves entre stase et didactisme larmoyant, sérénité et désespérance

Les rêves du cinéaste sont dépareillés, hétéroclites et ce sont les couleurs chamarrées qui les unifient ou au contraire un brouillard opaque qui les figent de façon spectrale. L’humanité est à la merci d’un monde mutant qui désespère le cinéaste dans un point de bascule entre stase et didactisme larmoyant, sérénité et désespérance.

La représentation décousue des rêves du réalisateur nippon est enserrée entre un cortège de mariage aux allures d’enterrement et une procession funéraire à la tonalité idyllique d’un mariage respectivement à l’amorce du film et à son point d’orgue.

La trame narrative se présente comme une anthologie, un florilège de huit épisodes parcourus de péripéties erratiques se terminant abruptement comme pour laisser le champ libre à l’interprétation du spectateur. Les histoires se veulent édifiantes dans une totale artificialité. Les séquences oniriques s’interrompent inopinément comme il se doit au cours d’une rêverie.

Une oeuvre polyphonique

Le film est ainsi peuplé de créatures fantastiques qui ont le pouvoir de se métamorphoser. La vision du cinéaste est celle, épurée, d’un peintre qui fouaille sereinement et lucidement son subconscient. C’est une oeuvre polyphonique en ce qu’elle métaphorise en les entremêlant les rêves et cauchemars à différents stades d’évolution du réalisateur, depuis sa pré-adolescence à la majorité et l’âge adulte. Ce faisant, il cède à l’apparat mais sans dramaturgie épique pour donner corps à ces rêves qui ne sont qu’affabulations concertées pour mieux exorciser les turpitudes du genre humain.

La structure binaire de chaque segment fantasmé emprunte à la théâtralité Noh & kabuki. Pour mieux exprimer leur irréalité, les personnages sont désincarnés et stylisés comme le veut la tradition du théâtre Noh. L’acteur qui incarne le réalisateur comme un fil rouge à travers les épisodes est une sorte de voyageur “candide” qui traverse le film selon des rites de passage initiatiques façonnant son être en devenir.

De l’interprétation des rêves

Le subconscient du cinéaste plonge au plus profond de la mythologie japonaise et de son folklore pour formaliser ses rêves. Emergeant d’un brouillard opaque, un cortège de mariage de renards s’égrène au détour d’une forêt;subrepticement suivi des yeux par le jeune Kurosawa ou du moins ce qui lui tient lieu de doublure à l’écran. Le regard intrusif et médusé de l’enfant sur la cérémonie est aussi un apprentissage initiatique car, ce faisant, il a enfreint un interdit maternel et, pour expier sa faute, il se recueille sous l’arc-en-ciel. L’enfant est puni pour avoir agi à l’encontre de la tradition séculaire.

 

 

Le blizzard

Plus loin dans la narration débridée, une colonne de montagnards harassés de fatigue marche péniblement en traînant des pieds dans la tourmente neigeuse d’un blizzard. Le ralenti et la bande-son amplifient leur avancée difficultueuse dans des conditions de visibilité nulles. La plupart des expéditionnaires lourdement harnachés ploient sous l’intensité de l’effort. Leur chef de cordée tente vainement de les enhardir dans cette tâche de Sisyphe. Une créature capiteuse et ensorceleuse aux cheveux de geai apparaît pour distraire la cohorte de son but de rejoindre le campement. Se défendant de vouloir succomber au sommeil tout en chassant l’apparition trompeuse pour la voir se volatiliser au point culminant de la bourrasque, le leader du groupe galvanise ses hommes dans un suprême élan tandis que la tempête se dissipe ; révélant leur campement tout proche.

Le déchaînement des éléments est pour ainsi dire un invariant du cinéma kurosawien. La marche forcée dans la tourmente neigeuse allégorise l’effort consenti du cinéaste et de son staff de tournage pour venir à bout des impedimentas de la production.

Les corbeaux…

…procèdent d’une entière conceptualisation. Un peintre qui n’est autre que le substitut du réalisateur visite une exposition Van Gogh. Il expérimente une variante du syndrome de Stendhal et entre de plain-pied dans une toile du peintre qui s’est auto-portraituré avec une oreille blessée. Il le rencontre en personne,illuminé,alors qu’il s’affaire à crayonner à grands traits fébriles des croquis d’un champ de blé. Il soliloque comme un exalté et se dit alors dévoré par son art revendiquant que sa source et son essence résident tout entier dans la captation de la lumière du soleil, credo artistique pour le cinéaste.

Au final, passablement empêtré dans son apprentissage, le double du cinéaste ne parvient plus à retrouver son chemin dans le dédale des à-plats “grandeur nature” des oeuvres de son mentor. Ainsi,l’exemple probant de Van Gogh induit le réalisateur à délaisser ses influences anxiogènes pour trouver la lumière et donc la vérité universelle et la transcendance à travers elle.

 

 

L’impermanence de l’existence

Si le réalisateur japonais sacrifie à ses démons intérieurs en cédant complaisamment à son penchant tourmenté, il est lui-même un “sherpa” qui surmonte les épreuves pour accéder à une sorte de nirvana édenique. C’est le sens du dernier épisode onirique quine fait appel à aucun effet spécial. Le double du cinéaste, coiffé de son bob légendaire, rencontre un vieux sage centenaire près d’un moulin à eau. Ce dernier personnifie une vie accomplie dans la dévotion aux choses simples et au respect de “mère nature”. Il fustige les scientifiques pour forcer la nature dans ses retranchements tandis que lui, le vieux sage de103 ans vit en totale osmose avec elle.

Le courant du fleuve emporte tout sur son passage. Il est incessant et exprime l’essence même de l’existence, son impermanence. Ses eaux ne sont pourtant jamais les mêmes. Les tourbillons qui se forment à leur surface sont comme les illusions. Il sont à peine le temps de se former qu’ils sont réduits à néant. Ainsi va le monde, ses hommes et leurs demeures.

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