Select Page

Rester Vertical

Article écrit par

Tentative de renouvellement après le succès de « L’Inconnu du Lac », le nouveau film d’Alain Guiraudie reste constamment dans l’ombre de son aîné.

Une ferme perdue au milieu d’un causse, une petite maison aux abords d’une route de campagne, et une ville : en ces trois lieux soigneusement découpés se tisse le récit du nouveau film d’Alain Guiraudie. Rester Vertical rejoue ainsi l’épure spatiale du huis-clos à ciel ouvert de L’Inconnu du Lac (2012), mais sous un mode pluriel et diffracté – chaque espace constituant un monde en soi, avec sa géographie, son atmosphère, ses autochtones, et que la narration, à l’image du héros, traverse successivement. Partir de la retenue minimaliste de L’Inconnu du Lac, de sa description rigoureuse et presque théorique de l’espace, tout en renouant avec le sens de l’absurde et le joyeux désordre des opus de jeunesse – tel semble être le programme de Rester Vertical, qui se donne comme une synthèse du cinéma de Guiraudie. S’il est des cinéastes pour qui ce type de démarche est salutaire – on parle alors d’œuvre-somme – il en est d’autres chez qui cela s’assimile davantage à un fouillis sans cohérence interne, où toutes les contradictions d’une œuvre se retrouvent concentrées en une proposition écartelée, intenable. En l’état, le cinéaste albigeois appartiendrait plutôt à la seconde catégorie. À trop vouloir récapituler son travail, Guiraudie en assèche et disperse les composantes : Rester Vertical n’a plus la maîtrise ni l’évidence de L’Inconnu du Lac, et l’énergie folle qui maintenait debout les premiers films laisse place à un rythme hésitant, volontiers lymphatique.

 

Pour autant, ce geste récapitulatif ne va pas sans une volonté de renouvellement, une certaine forme de lâcher prise, et il ne serait pas absurde de voir ce nouvel opus comme un terrain d’expérimentations, un paradoxe fait film, où le cinéaste confronte une esthétique de l’épure et de la limpidité – la sécheresse dépouillée du filmage, le goût des plans explicites et des ellipses brutales – à une dynamique de trop-plein et d’éclatement – des espaces, mais aussi d’un récit multipliant les pistes narratives sans nécessairement les mener à leur terme. En résulte une œuvre accidentée, pleine de cahots et de trous, toute en ruptures et décrochages, où le cinéaste recycle, entre circonvolutions hasardeuses et raccourcis étranges, les figures imposées de son cinéma de manière plus ou moins inspirée. À travers le cheminement du héros, sorte de grand benêt un peu lâche qui apprend progressivement à faire face, Guiraudie télescope ses obsessions à des thèmes très actuels. Solitude des campagnes et misère sexuelle, attaques de loups sur les troupeaux de moutons, homme qui élève seul son enfant, ou encore suicide assisté, y sont brassés au fil d’une narration sujette à une certaine dispersion. Film libertaire et échangiste dans l’âme, Rester Vertical est aussi le lieu de relations mouvantes, où les statuts se trouvent sans cesse reconfigurés. Chez Guiraudie, et ici plus que jamais, le constat est sans équivoque : entre ami (ou ennemi) et amant, il n’y a qu’un pas, aisément franchi. Cette dynamique, qui n’est autre que celle du désir, n’est parfois pas sans cruauté, mais sa loi reste immuable, naturelle, indifférente à toute morale. Le film s’inscrit également dans une vision humaniste qui, pour être plutôt froide et théorique, peine à susciter l’émotion. Quand le point aveugle du récit enfin se révèle, Rester Vertical tutoie alors une puissance d’incarnation, un imaginaire de l’immémorial et du mystère, qui jusque-là lui manquait tant. Alain Guiraudie conclut sur ce moment merveilleux, en suspens, où la nature se fait l’écrin sublime de l’apparition mythique et du courage retrouvé de vivre.

Titre original : Rester Vertical

Réalisateur :

Acteurs : , , ,

Année :

Genre :

Durée : 90 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

J’ai perdu mon corps

J’ai perdu mon corps

Jérémy Clapin signe un premier long-métrage qui emprunte au western urbain, au thriller, mais aussi empreint de romantisme, mêlant temporalités et souvenirs par un travail intelligent des images, des sons et des formes.

Quand passent les cigognes

Quand passent les cigognes

« Quand passent les cigognes » est une allégorie de la guerre. Boris et Veronika transcendent leur amour dans un vertige mutuel à faire « pleurer dans les datchas » même si « Moscou ne croît pas aux larmes ». Mikhaïl Kalatozov délivre ici un manifeste pacifiste au romantisme dévastateur. En version restaurée 4K.