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Possessor

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Être soi.

Après Antiviral son premier long métrage qui aura divisé la Croisette en 2012, Brandon Cronenberg revient avec Possessor, Grand Prix au Festival du film fantastique de Gérardmer 2021.

L’histoire est celle de Tasya Vos, une tueuse à gages qui s’infiltre dans le corps d’un membre de l’entourage de ses victimes pour mieux les assassiner. Un jour, alors qu’elle tente de tuer un riche homme d’affaires en enfilant le corps de son gendre, ce dernier reprend le dessus et complique l’entreprise.

Si Antiviral faisait déjà preuve d’un grand savoir-faire avec l’élégance de ses cadres et le rapport organique aux corps et aux trucages non-numériques, Possessor est dans la droite lignée de cette réussite plastique. En conservant le rapport à la matière de ses maquillages et costumes, Cronenberg réussit à insuffler une vraie sensorialité à son long métrage. Cette dimension physique de son cinéma se trouve même augmentée à travers des séquences hallucinogènes aux trouvailles visuelles chimériques qui  permettent au film de procurer un véritable plaisir plastique.

Festival kaléidoscopique, Possessor stimule ainsi, avec singularité, la rétine du spectateur, mais il n’en n’oublie pas moins de construire un récit, tout aussi inhabituel soit-il. En effet, Cronenberg ne se rapproche pas plus avec ce second long métrage qu’avec son premier des standards narratifs du cinéma de genre mainstream. Il s’efforce même de ramasser son intrigue en un court résumé – celui fait précédemment – qu’il étend à 1h40, quitte à parfois trébucher en termes de rythme, mais toujours pour mieux explorer, avec acuité, le ressenti de ses personnages qui va aller contaminer la mise en scène.

Cet assèchement du récit recentre ainsi les enjeux dramatiques sur ces personnages dont les identités se fondent et se confondent au point de questionner la possibilité d’un individu à en devenir un autre, peut-être même au point de se perdre lui-même. La mère chaleureuse et aimante ou le gendre parfait : chaque personnage joue donc un rôle dans Possessor, singeant une façade comme par impossibilité d’être soi.

Cette thématique de l’usurpation d’identité résonne par ailleurs avec le premier long métrage de Cronenberg, Antiviral, où une étrange clinique injectait à des adorateurs de célébrités des maladies leur appartenant. Là encore, par refus d’endosser leur propre identité, les personnages de ce premier film décidaient de littéralement faire corps avec leurs idoles. Or, aux vues du rapport à la réalité et au corps ainsi qu’au jeu de références à des films antérieurs de son père, David Cronenberg, tels que Videodrome ou ExistenZ ; Brandon Cronenberg convoque tout un arsenal thématique et esthétique appartenant directement au cinéma de son paternel, laissant ainsi aisée la possibilité de faire le lien entre l’errance identitaire de Cronenberg junior – en tant qu’artiste tout du moins – et celle des personnages de ses films. Brandon Cronenberg ne se contente ainsi pas de singer les caractéristiques du cinéma de son père, mais il en reprend les codes pour en proposer une relecture placée sous le signe de l’imposture.

Que ce soit ainsi par humilité ou par culpabilité, ce geste réflexif transforme quoi qu’il en soit ce Possessor en un objet d’étude d’une densité passionnante, mais également en une errance bouleversante sur ce que signifie être un individu, un artiste, un auteur, avec son propre style… ou peut-être celui d’un autre.

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