Piges choisies – Notre alpin quotidien

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Deux livres, deux méthodes, deux fois Luc Moullet. Le tout édité par la société Capricci qui est un bon antidote contre la bêtise.

Emmanuel Burdeau et Jean Narboni, tous deux critiques de cinéma pour les Cahiers, reviennent sur le parcours atypique d’un homme qui est tout sauf fainéant. Septuagénaire endurci, Moullet est un critique de cinéma, alpiniste, marcheur dans l’âme, réalisateur et grand analyste de la bouteille de Coca-Cola. Ce fin observateur de la nature (donc de la vie) connait toutes les ficelles des métiers de la maison cinéma. Dans les entretiens qu’il accorda aux deux critiques, Moullet revient constamment sur le désir de création qui doit très logiquement suivre le parcours d’un amoureux transi. Là se cache le secret de Moullet, à savoir perpétuer une tradition hasardeuse qui consiste à insérer quelques touches drôles dans un monde déprimé.

Plus jeune critique de cinéma dans les années 50 (il avait 18 ans quand il entra dans la bande à Truffaut), sévissant au sein de la revue à la couverture jaune, Moullet ne va pas tarder à s’imposer notamment par son style particulier, un humour pince-sans-rire et une fausse nonchalance. Godard, qu’il admire, ira même jusqu’à lui « piquer » sa phrase d’anthologie « la morale est une affaire de travelling » que l’auteur de Pierrot le fou modifiera par « le travelling est une affaire de morale ». L’histoire retiendra celle de Godard tandis que Moullet, joyeux luron, ira s’accoquiner avec les producteurs. Toujours par le biais de Jean-Luc, Moullet filme dès le début des années 60 quelques courts qui passeront à la postérité (Brigitte et Brigitte, subtile variante du rat des villes et du rat des champs, par exemple). Poursuivant son activité d’analyste (qu’il n’a jamais arrêté d’ailleurs), Moullet pique quelques casquettes qui vont développer son goût pour le risque (producteur de Duras et d’Eustache) et réalisateur de long-métrage (Une aventure de Billy the Kid, surprenant faux western avec un Léaud aux antipodes de ses rôles « parisiens »). Nous sommes en 2009 et Moullet continue d’écrire (publication d’un essai sur King Vidor) et de filmer (La Terre de la folie dont la sortie est prévu pour le second semestre 2009)

Capricci édite deux bouquins dont la richesse est conséquente. Pour Piges choisies, il est toujours intéressant de lire des critiques de cinéma, de comparer une pensée en mouvement avec la production actuelle et surtout de constater que le père Moullet est toujours aussi jeune. Ses articles n’ont pas pris une ride, et souvent je pleure de honte en lisant une telle perspicacité dans ses mots qui déchirent la page blanche. Moullet dissèque l’image et saupoudre le résultat d’une subtile plaisanterie, qui renforce les arguments de l’auteur. La personne qui découvre une critique de Moullet (qui n’a rien à envier à Truffaut) ressentira une folle envie de dénicher d’autres papiers du critique. Lire un papier de Moullet équivaut à se délecter d’un bon fraisier. Ça déborde de partout, les fruits sont frais et on en redemande. Idem chez Moullet !


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