Orgueil et Préjugés (2005) & La Jeune Fille à la perle (2003) au Pathé Palace

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Deux hommes ténébreux dans une série de drames historiques en 35mm.

Les personnages de prétendants gentilhommes éconduits, ombrageusement redressés avec leurs épaules figées, le cul rempli à ras-raie d’une glace qu’il faudra briser, ça doit être, pour les acteurs anglais, ce que les officiers nazis sont pour les comédiens allemands : une source de revenus aussi loyale qu’elle est inconvenante ; une facilité de casting que ces messieurs doivent trouver à peu près aussi profitable qu’épuisante, à la longue. S’il est indéniable qu’un certain cliché du beau mec british en haut-de-forme et à l’accent agréablement posh continue d’exister et de séduire les admiratrices les plus nostalgiques, plus de deux siècles après la première naissance littéraire des prototypes, il l’est tout autant que ces silhouettes familières peuvent avoir quelque chose d’austère ou de ronflant, de trop inféodé à une philosophie d’écriture qui ne permettrait pas de faire la monstration de ses talents, pour un tragédien moderne. Ainsi, en 1995, l’acteur originaire du Hampshire Colin Firth aurait sûrement préféré se préparer à jouer dans un film comme Trainspotting, du bon côté de la barrière qui sépare vieilleries institutionnelles (celles de la chaîne nationale) et nouveautés no future, plutôt que d’endosser le rôle de Mr Darcy dans la mini-série Orgueil et Préjugés, qu’il regrette aujourd’hui de l’avoir plongé dans un emploi de bellâtre aride.

Comme Robert Pattinson et le fameux Edward Cullen de Twilight après lui, Firth ressent une ambivalence à l’endroit du personnage qui lui a assurément donné une partie de sa carrière, et il doit composer avec, d’une part, la gratitude qu’il ressent probablement vis-à-vis d’une œuvre qui a iconisé son visage châtié et si sérieux, et, d’autre part, l’embarras qu’il éprouve en face de ce qu’il considère être la minceur du rôle.

Et, accessoirement, avec les entorses plus (les Kingsman) et moins (les Bridget Jones) sévères qu’il a faites autour du personnage, autour de son personnage. Dans la mesure où, tout au long de l’année dernière, une chaîne YouTube officielle de la BBC s’était amusée à remuer le couteau dans la plaie, publiant des compilations avec des titres comme « Mr Darcy at His Most Awkward », « Mr Darcy + A Wet White Shirt » ou « Mr Darcy’s Best Lines and Lizzy’s Savage Comebacks » (description : «  Swoon over Colin Firth as Mr Darcy in these best moments » ; façon éhontée d’attirer l’attention des communautés de fans sur internet, qui publient d’habitude à leurs comptes ce genre de vidéos), on ne peut pas reprocher à Firth sa frustration, ni l’appréhender autrement que par le filtre de l’exploitation commerciale des adaptations et des hommages aux classiques de la littérature de lord et de ladies britanniques, encore et toujours à la mode (il suffit de voir le packaging des Chroniques des Bridgerton, leurs pages colorées sur les étals des librairies, pour constater à quel niveau on en est dans le gimmick).

Du regard éloigné de Fitzwilliam Darcy.

L’histoire personnelle de Firth avec Darcy aurait-elle été plus belle, plus légère et plus clémente, si l’interprète du roi George VI avait campé ce milord et son discernement dans une adaptation plus solaire, plus brève, aussi, plus joliment volage en ce sens ? C’est possible. Dix ans après la version mini-série, le réalisateur Joe Wright, flanqué de sa scénariste Deborah Moggach, et, pour l’écriture de quelques dialogues additionnels, de son amie Emma Thompson, signait sa monture d’Orgueil et Préjugés, une adaptation incroyablement facile à aimer tant elle fait à la fois montre de son budget confortable (tournage dans le patrimoine historique dont il est question, mobilier patricien, tableaux aux cadres dorés et plans séquences finauds) et de sa grande douceur de ton (un intérêt évident, manifeste pour les plus précis des détails, dont des mouchoirs qui tombent et des mains qui remuent ; une manière d’aménager le spectateur, le surprenant sans prétention, vers les deux tiers du récit, avec le premier plan paysage « grandiose » du film). Plus que pour la qualité inhérente des péripéties et des rebondissements qui nous sont montrés (Orgueil et Préjugés reste, en définitive, l’histoire assez nombriliste de rumeurs et de décisions petites-bourgeoises mêlées et démêlées), le long-métrage de 2005 est éminemment attachant grâce au charme de ses dialogues et, par extension, grâce à l’adresse de sa direction d’acteurs, qui rend, par exemple, le personnage de Mr Bennet (Donald Sutherland, le papa des héroïnes) aussi grégaire et chaleureux qu’il peut l’être sans tomber dans la complaisance de l’écriture des pères par ces autrices qu’on imagine être des filles trop aimantes.

La patine comique du film, inégalement distribuée entre les personnages les plus (les petites sœurs glousseuses jouées par Jena Malone et Carey Mulligan) et les moins (l’impressionnante Lady de Bourgh, interprétée avec toute la hauteur et l’exigence aristocrate nécessaire par Judi Dench) bouffons de l’ensemble, trouve la victime de sa méchanceté la plus vicieuse sous l’horrible coiffure du révérend Collins, répugnant de protocole et d’incuriosité. À quelques tics près, son acteur Tom Hollander pourrait presque être accusé de faire une caricature cruelle des hommes autistes, son personnage parlant dans le vide et ne regardant jamais les autres dans les yeux. Mais malgré cette composition vieillotte, croquée à grands traits, la figure de Collins est essentielle à l’économie sentimentale du récit, puisque c’est lui qui montre, par comparaison, ce à quoi Darcy pourrait vaguement ressembler (un homme revêche, coincé, la bouche désespérément sèche, la tête pleine de décisions intéressées, mais jamais passionnées), et ce à partir de quoi, petit à petit, on l’élève et on l’éloigne, ce qu’on finit par découvrir avec bonheur qu’il n’a jamais été.

Jouant avec beaucoup de patience pour la caméra de Wright, Matthew Macfayden, le futur « beau-frère Tom » de la série Succession, n’aura jamais à rougir d’avoir été Darcy, car il a fait, à travers lui, un très beau portrait de ce que peut être un acteur dans une adaptation de roman : un artiste sage comme une image qui, se mouvant au final très peu, n’ajoute presque rien d’autre à une gravure qu’un pouls, que la suggestion d’un battement de cœur ; et pourtant, change tout en le faisant. Vers la fin du film, quand Lizzy Bennet (Kiera Knightley, excellente) découvre la demeure principale des Darcy, leurs galeries d’arts foisonnantes, leur salle remplie de statues, dont un buste du maître de maison, il ne faut pas comprendre qu’elle tombe amoureuse de la richesse de Mr Darcy, pas même de son raffinement ou de sa réinterprétation dans du marbre de demi-dieu grec. Elle tombe amoureuse du calme et de l’intelligence de ses traits, car elle a désormais le privilège (comme nous depuis le début, lecteurs et lectrices, spectateurs et spectatrices) de les observer longuement, de les apprécier et de les soupeser, sans qu’elle ait à soutenir ou fuir, l’intensité de son regard à lui.

Bourdon à Delft.  

Deux ans avant le film de Wright, Colin Firth, essayant déjà de détourner ou de nuancer Darcy, avait lui aussi joué dans un long-métrage en costumes réalisé par un cinéaste britannique. Mais là où Joe Wright était un petit gars né à Londres, s’attaquant endémiquement à l’un des colosses sacrés de la fiction dans son pays, le diplômé de Bristol Peter Webber s’est intéressé à ce qu’on peut appeler, paradoxalement, une actualité dans le genre (le roman La Jeune Fille à la Perle, publié en 1999 par l’américano-anglaise Tracy Chevalier), et tacle un canon avec lequel son patrimoine n’a pas d’histoire : celui de Johannes Vermeer et de l’âge d’or de la peinture néerlandaise. Aux débuts des années 2000, Kiera Knightley et Scarlett Johansson étaient-elles perçues avec les mêmes espoirs, décrites à égalité dans leur capacité prochaine à devenir des « it girls » ? ScarJo, dans le rôle éponyme de la servante que Vermeer aurait improvisé modèle pour son plus célèbre portrait, en tout cas, se donne à fond, et se livre impudiquement à une partie de la panoplie des astuces d’actrices récompensées, à commencer par la métamorphose physique « impressionnante » (sourcils teints ou rasés, vêtements amples et cheveux cachés).

À Delft, cité située grosso modo entre La Haye et Rotterdam, la vie n’est pas facile pour les bonnes amoureuses d’apprentis bouchers (Cillian Murphy), elles ont grand peine à naviguer les politiques internes des foyers, entre les sautes d’humeur de la cheffe de la maisonnée (Essie Davis) et la sévérité pragmatique de la belle-maman (Judy Parfitt). Lasse ! S’il est si facile de se moquer de La Jeune Fille à la Perle malgré ses belles intentions évidentes (prendre une petite porte d’entrée dans la grande histoire picturale, y coincer le pied, puis l’ouvrir sur les humbles gens dont le labeur faisait réellement tourner le monde chatoyant et commensal peint par Vermeer), c’est parce que le long-métrage manque singulièrement d’imagination. Qu’il ne trouve rien de mieux pour caractériser la « Jeune Fille » fatalement muette du tableau que d’en faire une ingénue taiseuse. Qu’il raille avec plus ou moins d’entrain la grosse cuisinière du couple Vermeer, alors qu’il aurait pu, littéralement, la loger à la même enseigne que la protagoniste. Qu’il essaie de dénoncer la voracité sexuelle du mécène Pieter van Ruijven (ici Tom Wilkinson en ogre Weinsteinien) mais qu’il n’a pas à cœur de critiquer trop acidement Vermeer, figure d’autorité au final décente, dont les longs cheveux et le regard cassant lui donnent pourtant un look de branleur morfondu à la Johnny Depp…

Dans le tour d’horizon que le Pathé Palace semble, en ce premier semestre 2026, vouloir faire des films en costumes (Barry Lyndon et Marie-Antoinette en février, mais aussi, dimanche dernier, Valmont, premier grand rôle de Colin Firth), La Jeune Fille à la Perle est à la fois appréciable en tant que curiosité et que surprise, et oubliable aussitôt regardé. Sa mise en scène prudente, intimidée par la légende Firth/Vermeer, produit le même sentiment que celui que les gens qui n’aiment pas les musées ressentent dans les musées, et, dans un écho finalement providentiel avec un film similairement conçu, sorti cet année, Hamnet, son écriture manque désespérément d’humour, autant dire d’esprit. (Il y a plus de vie, de passé et d’agitation, dans seule la réplique où un personnage compare les débutantes d’un bal à la fin du Guépard, également projeté au Pathé Palace, à des guenons, excitées et étourdies, que dans toute la centaine de minutes que dure le film de Webber). Là où le Darcy de Macfayden laissait, sans ostensiblement l’y inviter, le public le regarder dans les iris, apprendre à bien le voir sous ses paupières, dans Orgueil et Préjugés, le Vermeer de Firth est indifférent à ce qu’on découvre que ses pupilles sont bien aussi mortes et ternes qu’elles le semblent, dans La Jeune Fille à la Perle. À la question « Qu’est-ce qu’il y a derrière une image, un tableau ? », on imagine Webber et Chevalier répondre, l’air narquois et en même temps, débouté, « ben, un dos. »

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