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Niagara (Henry Hathaway, 1953)

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Niagara, un endroit magique, la chute d´un homme, la naissance d´une star…

George Loomis (Joseph Cotten) marche le long des chutes du Niagara et s’interroge. « Why should the Falls drag me down here at 5 o’clock in the morning? To show me how big they are and how small I am? […] But why not? They’ve had ten thousand years to get independent ».

Qui commande l’indépendance ? Les chutes du Niagara, symbole d’une force de la nature ou bien Rose Loomis (Marilyn Monroe), somptueuse et vénéneuse épouse. Le couple Loomis habite dans un bungalow non loin des chutes du côté canadien. Leur vie est monotone. George est capturé par le charme de sa femme. Inerte, fasciné et jaloux, George est à la dérive tel un homme emporté par les flots d’un torrent irrésistible. La rivière est blonde, tentatrice et volage.

La couleur, personnage à part entière

Dès les premières secondes, Henry Hathaway instaure une comparaison implicite entre Marilyn Monroe et les impressionnantes chutes d’eau, aussi captivantes que dangereuses. Les deux faces d’un danger si séduisant. Cette atmosphère se dégage implicitement de l’ambiance classique des films noirs. Dans le polar noir, une partie du frisson provient de l’obscurité parfois lugubre, du moins sombre et oppressante. Pour ne citer que les mises en scène de Henry Hathaway, Le Carrefour de la mort (Kiss Of Death, 1947) ou Appelez nord 777 (Call Northside 777, 1948). Niagara tranche par l’éclat de ses couleurs. Les chutes, d’un bleu émeraude, le rouge à lèvres, la chevelure blonde, la verdure, les cirés jaunes…


 
La couleur devient un pari audacieux. Qu’on ne s’y trompe pas, Niagara n’en reste pas pour autant un polar noir et ce même s’il contraste avec les codes du genre. Le metteur y fait implicitement référence au début. Un autre couple de touristes, les Cutlers, rejoint le bungalow pour y séjourner. En chemin, un dialogue ambigu s’installe entre eux à propos du retard dans leur lune de miel. La réponse de Polly Cutler préfigure l’arrivée d’événements inattendus : “It’ll be just as good as a regular honeymoon”. Ce message résonne comme un avertissement sur la suite des événements. La tragédie de cet homme possédé par une épouse infidèle et le jeu mortel qu’ils se livrent appellent une fin tragique. Toutefois la couleur donne une impression nouvelle. D’une part, elle adoucit la gravité des images et d’autre part elle rend plus crue la mise en scène.

Ainsi, le début de la trame narrative est presque mélodramatique avec l’image de l’arc-en-ciel sur les chutes, de cet homme qui se balade le long des chutes. A l’inverse, le sang se glace quand Marilyn se rend à la morgue où le blond contraste avec l’obscurité. Plus que le rose, prénom de Marilyn dans Niagara, c’est le rouge qui domine ce film noir. Le rouge, couleur du rouge à lèvres et des vêtements de Marilyn, couleur du générique mais également couleur du sang.

La scène du meurtre dans l’Eglise est des plus saisissante, digne d’un moment hitchcockien (on pense au film Le grand alibi, 1950). Un air de musique répétitif, des cloches au repos menaçant de résonner à tout moment, des escaliers interminables. Le tout avec un rouge répétitif, des sceaux de lumière tamisés au luminaire d’incendie. Le rouge est associé à la mort sans pour autant laisser paraître aucune trace du meurtre lui-même. Aucune tâche de sang. La caméra suggère sans tout dévoiler.


 

Ce travail sur la couleur est toutefois quelque peu mis à mal par la faiblesse de la trame narrative. Les palpitations ne se concentrent que sur un court moment du film laissant un grand vide avant et après. La fin est même presque risible tant il manque une intensité dans la chute.


Marilyn Monroe, la métamorphose d’une femme

Jusqu’à la sortie de Niagara en 1953, Marilyn Monroe avait une carrière plutôt fade avec des comédies de second rang tel que Chérie, je me sens rajeunir (Monkey Business, 1952), Cinq mariages à l’essai (We’re Not Married, 1952) ou Chéri, divorçons (Let’s Make It Legal, 1951) si elle n’était pas elle-même au second plan dans les films (Eve, Quand la ville dort, 1950).

Niagara marque un tournant. Marilyn, icône plastique des Etats-Unis devient une femme fatale à l’image de Rita Hayworth (Gilda, 1946) ou de Lauren Bacall (The Big Sleep, 1946). Sensuelle et prédatrice. Dans Niagara, l’intrigue ne démarre que quand Rose Loomis est suprise en train d’embrasser son amant. Outre la relation adultérine, le personnage manipulateur de Rose se révèle des plus intrigants. Outre ses formes attirantes et son regard d’ange, Marylin interprète une femme insensible à la détresse affective de son mari mais irrésistible en même temps. L’image de blonde platine simpliste se dissipe pour laisser place à une femme de caractère.

Dans un moment de relâchement, Georges et Rose s’embrassent tendrement après une dispute. Puis Rose s’échappe à nouveau sous un prétexte fallacieux, laissant Georges dans un certain désarroi avec un sourire pernicieux. Derrière Rose, se cache une femme froide et manipulatrice. Ce visage inhabituel constitue le point d‘orgue de ce polar colorisé vénéneux.


 

Il reste tout de même un goût d’inachevé. Les dialogues sont trop nombreux et pas assez incisifs. Les personnages secondaires sont trop présents, au détriment de l’intensité dramatique du couple Loomis. Marilyn Monroe est absorbée dans des dialogues sans intérêt tandis que Joseph Cotten est presque muet. Cette faiblesse scénaristique réduit le rayonnement nouveau de Marilyn Monroe, femme fatale. Niagara sorti en 1953 s’impose comme un polar certes incomplet mais nouveau, augurant une période plus innovante pour le film noir comme l’incarneront des films tels Un si doux visage (Angel Face, 1952) ou Sueurs froides (Vertigo, 1958).

Titre original : Niagara

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Durée : 90 mn


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