Select Page

Les Lieux d’une fugue

Article écrit par

Les Lieux d´une fugue est un travail de mémoire effectué par Perec pour l´émission Caméra-je, produite par l´Ina. L´histoire est simple : > Le texte de Perec, paru dans le recueil Je suis né et dont est issu le film, pose une distance quant à l´identité du jeune garçon avec une énonciation à la troisième […]

Les Lieux d´une fugue est un travail de mémoire effectué par Perec pour l´émission Caméra-je, produite par l´Ina. L´histoire est simple : << C´était le 11 mai 1947. Il avait 11 ans et 2 mois. Il venait de s´enfuir de chez lui, 18 rue de l `Assomption, 16ème arrondissement. >> Le texte de Perec, paru dans le recueil Je suis né et dont est issu le film, pose une distance quant à l´identité du jeune garçon avec une énonciation à la troisième personne du singulier, conservée dans le film, et l´abolit, grâce aux parenthèses qui reprennent à la fin du texte les mêmes phrases en remplaçant la troisième par la première personne. Mais Perec ne montre pas ici la fugue de la manière dont il l´a vécue mais bien de la manière dont, vingt après, il s´en souvient. Comment se construit donc cette anamnèse ?

Cet objet n´est pas réellement un film et encore moins un documentaire. L´absence de personnages permet à la beauté et à la banalité des lieux de se déployer. Les lieux de la fugue sont filmés en plan long : un banc, les Champs Elysées, un manège, le métro. Le texte lu qui se superpose aux images crée une impression d´étrangeté. Il semble toujours en deçà et au delà de l´image, ne la décrivant réellement que lors de certaines énumérations à l´aide de gros plans. Souvent, les images n´ont qu´un rapport indirect, éloigné voire inexistant avec la description du texte. Mais ce que la présence du texte met en lumière c´est véritablement l´absence dans le cadre, la fugue du jeune garçon. La voix est la présence de cette fugue, celui qui se souvient.

Tout comme le texte, le film ne suit pas une chronologie narrative mais, semblablement au travail de mémoire, se nourrit continuellement de va et vient, de retour en arrière, d´images et d´évocations. L´ouverture et la fermeture du film sont en effet deux mêmes plans de voitures, caméra à l´épaule, de nuit, qui semblent évoquer le retour à la maison du garçon. La fugue est ainsi comme décomposée, inscrite par bribes, par moments.

Ceux sont les détails qui reviennent un à un pour construire cet objet particulier qui lui confèrent sa beauté. La beauté du quotidien, d´une bille, d´un pain au lait, la rencontre avec l´homme et le soliloque qui s´en suit, sont comme un kaléidoscope du souvenir, des petits moments de vérité.

La notion de temps est mise à mal par le film. Outre ces va-et-vient temporels qui déstabilisent le souvenir et le spectateur, produits de la mémoire qui n´est pas un enregistrement mécanique, les multiples occurrences anaphoriques des << plus tard >> brouillent les repères temporels tout en les spécifiant. Elles restituent ainsi la confusion des repères temporels de l´enfant se retrouvant seul. L´errance naît de cette absence de repères et de la continuelle répétition des lieux.

Mais ce film est surtout un récit d´enfance. La simplicité et le réalisme de Perec donne à son écriture et à son film la vérité de l´enfance. La musique de Schumann qui accompagne le texte semble être elle aussi une évocation de l´enfance. Le sentiment d´infinie tristesse que l´on ressent à la fin du film, lorsque Perec transforme le << il >> en << je >> et qu´il demeure << tremblant, un long moment, devant la page blanche >>, est l´autre effet de l´anamnèse. Une immense joie d´avoir retrouver l´enfance et une immense tristesse de la savoir à jamais perdue.

Titre original : Les Lieux d'une fugue

Réalisateur :

Acteurs :

Année :

Genre :

Durée : 41 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Cycle rétrospectif Detlef Sierck (alias Douglas Sirk) période allemande

Cycle rétrospectif Detlef Sierck (alias Douglas Sirk) période allemande

Au cœur des mélodrames de la période allemande de Douglas Sirk, ses protagonistes sont révélés par les artefacts d’une mise en scène où l’extravagance du kitsch le dispute avec le naturalisme du décor. Mais toujours pour porter la passion des sentiments exacerbés à son point culminant. Ces prémices flamboyants renvoient sans ambiguïté à sa période hollywoodienne qui est la consécration d’une œuvre filmique inégalée. Coup de projecteur sur le premier et dernier opus de cette période allemande.

La mort d’un bureaucrate

La mort d’un bureaucrate

« La mort d’un bureaucrate » est une tragi-comédie menée “à tombeau ouvert” et surtout une farce à l’ironie macabre déjantée qui combine un sens inné de l’absurde institutionnel avec une critique radicale du régime post-révolutionnaire cubain dans un éloge
bunuelien de la folie. Férocement subversif en version restaurée…