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Les Arcs Film Festival : Coups de coeur

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En attendant la clôture et les annonces des gagnants de la compétition officielle, voici les deux films coups de cœur des Arcs Film Festival. Deux films réalisés par des femmes, Sarah Gavron et Haline Reijn.

Rocks, de Sarah Gavron

En salles le 29 avril 2020

Rocks, 15 ans, vit à Londres avec sa mère et son petit frère Emmanuel. Quand du jour au lendemain leur mère disparaît et les laisse se débrouiller seuls, une nouvelle vie s’organise avec l’aide de ses meilleures amies. Rocks va devoir tout mettre en oeuvre pour échapper aux services sociaux.

 

Ce film est une pépite d’humanités. Au coeur de l’East London, la réalisatrice Sarah Gavron (Suffragettes, Retour à Brick Lane) nous offre une véritable plongée dans l’univers de l’adolescence, avec ce qu’elle a de plus magique et de plus terrifiant. Si le film en lui-même semble si bien coller à la peau de la nouvelle génération, c’est parce que la réalisatrice a eu une approche des plus audacieuses : faire participer son jeune casting à l’écriture du scénario. Tant dans l’ambiance que dans les échanges, le spectateur le sent bien : c’est du vrai. Tout sonne juste, de la bande son aux réactions des personnages en passant par leur vocabulaire… Tout est profondément ancré dans la réalité de cette jeunesse urbaine britannique. Une ode à l’adolescence, à la fraternité et au courage.

Bien que le sujet soit dur – la misère affective et sociale de deux enfants – le film reste lumineux et plein d’espoirs. Le plus époustouflant reste l’interprétation de l’équipe de jeunes acteurs : la puissance et la profondeur, même du plus petit d’entre eux (le jeune Emmanuel, environ 5 ans), sont à couper le souffle. Ces talents sont mis en valeur dans un film esthétiquement réussi, à la lumière flatteuse, chatoyante. Le rythme soutenu donne à voir l’errance de la jeune Rocks (interprétée par Bukky Bakray), perdue et tentant de survivre, tout comme le souffle vital dont tous les personnages font preuve. L’héroïne est forte, attachante. Peut-on se permettre d’avoir la fougue quand on est brisé par la vie ? Peut-on retrouver l’insouciance qui nous a été enlevée ? Elle nous donne envie de la protéger et nous tient en haleine jusqu’au dénouement où, avec elle, nous souhaitons pleurer de soulagement.

Le film traite de multiples sujets : la résilience, l’abandon, la sororité, la famille, l’amitié, la pauvreté, le racisme, la féminité, le poids des responsabilités, la déchirure… tout en nuances et en subtilités à travers des héroïnes ordinaires. LE coup de coeur de ce festival haut en couleurs.

 

Instinct, de Halina Reijn

Nicoline, une psychologue chevronnée, commence un nouveau travail dans une institution pénitentiaire. Elle y rencontre Idris, un délinquant sexuel qui, après cinq ans de traitement, va bientôt avoir le droit à sa première période de probation non surveillée. L’équipe de praticiens est enthousiaste à la vue de ses progrès mais Nicoline ne lui fait pas confiance. Idris fait tout pour la convaincre de ses bonnes intentions, devenant doucement le manipulateur qu’elle voyait en lui. Malgré son expérience, elle se laisse piéger… et séduire.

 

 

Instinct, première réalisation de la réalisatrice des Pays-Bas Halina Reijn, est sûrement le film le plus inconfortable du festival… mais aussi le plus intriguant. Impossible pour le spectateur de mettre des mots sur son ressenti une fois le générique se déroulant sous ses yeux. La réalisatrice elle excelle en un point : faire en sorte que le personnage de Nicoline nous hante bien après le visionnage du film. Les acteurs Carice Van Houten (Nicoline) et Marwan Kenzari (Idris) sont exceptionnels de puissance, de charisme et de finesse dans leurs jeux. Ils nous obsèdent, tout comme ils s’obsèdent l’un-l’autre jusqu’à la chute. Pendant la majeure partie du film, tout est à la fois doux et bizarre. Étrange et attendrissant. L’héroïne est déroutante, comme son environnement et les personnes qui l’entourent. Chaque plan est millimétré, ainsi que le jeu d’acteur, pourtant, nous sommes perdus : qui est le fou, dans cette histoire ? Et après tout, qu’est-ce que la folie ? Le jeu de manipulation entre patient et médecin est bien tourné, les dialogues ciselés. Ca marche, le spectateur est happé. Comme l’héroïne, nous sombrons dans un monde malsain. La réalisatrice donne à voir les méandres du cerveau humain, dans ce qu’il y a de plus noir et de plus dur à regarder en face. Un film totalement Jungien, une plongée dans les ténèbres audacieuse et riche.

 

Carice Van Houten met en lumière cette femme sur les sentiers de la perdition, tentée par l’ivresse du pouvoir, luttant contre la sociopathie… avec brio.

Le film a bien quelques creux ou longueurs, et si parfois nous sommes frustrés de ne pas en voir plus sur la relation patient-médecin, nous le pardonnons volontiers car le résultat est sidérant : brut, radical, sans concession.

La claque du festival.


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